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 Une leçon de sainteté en provenance du lointain Pakistan

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Chrysostome



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MessageSujet: Une leçon de sainteté en provenance du lointain Pakistan    Ven 15 Avr 2011, 22:51

Une leçon de sainteté en provenance du lointain Pakistan

par Sandro Magister

Le 14 avril 2011 - Eucharistie Sacrement de la Miséricorde - Pour les catholiques du Pakistan, il est "le martyr". Son nom : Shahbaz Bhatti. Il a été assassiné, le 2 mars dernier, par des terroristes islamistes en tant que "chrétien, infidèle et blasphémateur". Il était ministre des minorités religieuses.

Un mois plus tard, à la fin de l'audience générale du mercredi 6 avril, Benoît XVI a reçu son frère, Paul Bhatti. Celui-ci, médecin, installé depuis plusieurs années en Italie, est rentré dans son pays précisément pour poursuivre la mission de Shahbaz, ayant été nommé conseiller spécial du premier ministre pakistanais pour les minorités religieuses.

Le pape a rencontré, en même temps que Paul, le grand imam de Lahore, Khabior Azad, ami personnel de Shahbaz.

La Bible que Shahbaz avait toujours avec lui se trouve maintenant à Rome, dans le mémorial des martyrs du siècle dernier, à la basilique Saint-Barthélémy-en-l’Île.

L’un des articles les mieux informés et les plus inquiets, à propos de ce que son assassinat signifie au Pakistan et dans le monde entier, est certainement celui qu’a publié "La Civiltà Cattolica" dans son numéro du 2 avril 2011.

Un article qui est d’autant plus significatif que cette revue des jésuites de Rome est imprimée après contrôle préalable et autorisation de la secrétairerie d’état du Vatican. Il est donc le reflet de la pensée du Saint-Siège en ce qui concerne cette affaire.

Au Pakistan, les chrétiens représentent 2 % d’une population de 185 millions d’habitants et un million d’entre eux sont catholiques. Mais, parmi les musulmans, il existe également des minorités qui sont en danger : chiites, soufis, ismaéliens, ahmadis.

La loi contre le blasphème est une arme utilisée contre les minorités. Elle a été introduite par les Anglais en 1927 et elle a été maintenue en vigueur en 1947, après l'indépendance et la séparation du Pakistan et de l'Inde. Pendant trente ans elle n’a pas été appliquée. Mais à partir de 1977, après le coup d’état militaire réalisé par Zia-ul-Haq, l'islamisation a connu un crescendo au Pakistan. À cette loi contre le blasphème – qui a été remise en vigueur avec des aggravations – se sont ajoutées d’autres normes fondées sur la charia. Par exemple, il faut quatre témoins pour prouver qu’il y a eu violence sexuelle sur une femme, sans quoi celle-ci est considérée comme adultère. Ou bien, autre exemple, un musulman qui viole une chrétienne ne peut plus être poursuivi pour viol s’il la contraint à l’épouser et à se convertir à l’islam.

La peine de mort a été instaurée pour ceux qui blasphèment contre Mahomet, ainsi que la réclusion à perpétuité pour ceux qui profanent le Coran. La commission Justice et Paix des évêques catholiques du Pakistan a calculé que, entre 1987 et 2009, il y a eu 1 032 personnes qui ont été injustement frappées par la loi contre le blasphème.

L’une d’elles est Asia Bibi, une catholique de 45 ans, mère de cinq enfants, qui a été condamnée à la pendaison en novembre 2010 et attend d’être jugée en appel. Elle a été accusée par d’autres femmes de son village avec qui elle travaillait dans les champs : une dispute avait éclaté entre elles à propos de l'utilisation de l'eau. Même dans le cas où elle serait acquittée ou graciée, Asia ne se sentirait pas en sécurité, parce que plusieurs responsables musulmans l’ont de toute façon menacée de mort.

De plus une nouvelle affaire, qualifiée par les évêques pakistanais "d’utilisation abusive de la loi contre le blasphème à des fins de vengeances personnelles", a frappé ces jours-ci, un autre chrétien, Arif Masih, dans le village de Chak Jhumra.

Une journée de prière pour Asia Bibi, Arif Masih et toutes les autres personnes arrêtées en raison de la même accusation sera célébrée le 20 avril, mercredi saint, au Pakistan et dans d’autres pays. À Rome, le cardinal Jean-Louis Tauran célèbrera une messe à la chapelle du parlement italien, en particulier à la mémoire de Shahbaz Bhatti.

Les accusations de blasphème sont fondées sur la parole de l’accusateur, mais celui-ci ne peut pas indiquer les termes précis du blasphème, afin de ne pas être accusé du même délit. Les juges, à leur tour, craignent d’être assassinés, comme c’est déjà arrivé quelquefois, s’ils acquittent un accusé. Ils ont donc souvent tendance à retarder le jugement, sans pour autant accorder la liberté sous caution. De plus, en règle générale, un non-musulman doit avoir, au tribunal, un avocat et un juge musulmans.

Ces informations et d’autres sont données dans les notes de l'article publié dans "Civiltà Cattolica".

On en trouvera ci-dessous le texte presque entier de cet article, que nous publions avec l’aimable autorisation de la revue.

L’ASSASSINAT DE SHAHBAZ BHATTI

par Luciano Larivera, S.J.

[...] Il y a un état, le Pakistan, dont l’arsenal atomique continue à s’accroître. Mais dont la stabilité politique est menacée chaque jour, de manière systématique, par la violence et la haine ethniques et religieuses. L’exemple tragique qu’il donne est pour d’autres pays musulmans un avertissement en ce qui concerne la manière dont le virus de l’intolérance religieuse peut échapper à tout contrôle et conduire progressivement une démocratie à l’effondrement. [...] Voilà pourquoi on ne peut pas oublier un homme politique pakistanais héroïque et généreux, Shahbaz Bhatti. Un chrétien doux et sérieux.

*

"Je m’appelle Shahbaz Bhatti. Je suis né dans une famille catholique. Mon père, enseignant à la retraite, et ma mère, femme au foyer, m’ont élevé selon les valeurs chrétiennes et les enseignements de la Bible, qui ont influencé mon enfance. Dès l’enfance, j’ai pris l’habitude d’aller à l’église et j’y ai trouvé une profonde inspiration dans les enseignements, dans le sacrifice et dans la crucifixion de Jésus. C’est son amour qui m’a conduit à offrir mes services à l’Église. Les terribles conditions de vie des chrétiens du Pakistan me bouleversaient. Je me souviens d’un vendredi de Pâques alors que je n’avais que treize ans : j’avais écouté un sermon sur le sacrifice de Jésus pour notre rédemption et pour le salut du monde. Et j’ai eu l’idée de répondre à cet amour en donnant de l’amour à nos frères et sœurs, en me mettant au service des chrétiens et en particulier à celui des pauvres, des nécessiteux et des persécutés qui vivent dans ce pays musulman.

"On m’a demandé de mettre fin à mon combat, mais j’ai toujours refusé, même si cela doit mettre ma propre vie en danger. Ma réponse a toujours été la même. Je ne veux pas la popularité, je ne veux pas de positions de pouvoir. Je veux seulement une place aux pieds de Jésus. Je veux que ma vie, mon caractère, mes actions parlent de moi et disent que je marche à la suite de Jésus-Christ. Ce désir est si fort en moi que je me considérerais comme un privilégié au cas où – dans mon combat pour aider les nécessiteux, les pauvres, les chrétiens persécutés du Pakistan – Jésus voudrait bien accepter le sacrifice de ma vie. Je veux vivre pour le Christ et je veux mourir pour Lui. Je ne ressens aucune peur dans ce pays. Très souvent les extrémistes ont souhaité me tuer, me mettre en prison ; ils m’ont menacé, persécuté, et ils ont terrorisé ma famille.

"Je dis que, tant que je vivrai, jusqu’à mon dernier souffle, je continuerai à servir Jésus et cette pauvre humanité souffrante, les chrétiens, les nécessiteux, les pauvres. Je crois que les chrétiens du monde qui ont tendu la main aux musulmans frappés par la tragédie du tremblement de terre de 2005 ont construit des ponts de solidarité, d’amour, de compréhension, de coopération et de tolérance entre les deux religions. Si ces efforts se poursuivent, je suis convaincu que nous réussirons à gagner le cœur et l’esprit des extrémistes. Ce qui produira un changement positif : les gens n’auront plus de haine et ne tueront plus au nom de la religion, mais ils s’aimeront les uns les autres, ils apporteront l’harmonie, ils cultiveront la paix et la compréhension dans cette région du monde.

"Je crois que les nécessiteux, les pauvres, les orphelins, quelle que soit leur religion, doivent être considérés avant tout comme des êtres humains. Je pense que ces gens font partie de mon corps dans le Christ, qu’ils sont la partie persécutée et nécessiteuse du corps du Christ. Si nous conduisons cette mission à son terme, alors nous aurons gagné une place aux pieds de Jésus et je pourrai le regarder sans éprouver de honte".

Ce texte est le testament spirituel de Shahbaz Bhatti, ministre fédéral des minorités religieuses au Pakistan, né le 9 septembre 1968 et assassiné le 2 mars dernier par un commando d’extrémistes à Islamabad, la capitale. Il était membre du principal parti du gouvernement, le PPP, Parti Pakistanais du Peuple. Quelques semaines plus tôt, il avait demandé : "Priez pour moi. Je suis un homme qui a brûlé ses vaisseaux : je ne peux pas et je ne veux pas faire machine arrière dans cet engagement. Je combattrai l’extrémisme et je me battrai jusqu’à la mort pour défendre les chrétiens". Bhatti vivait avec sa mère et d’autres familiers. Il avait décidé de ne pas se marier pour se consacrer à sa mission. Il n’avait pas choisi le sacerdoce "parce qu’il voulait être au milieu des gens, en contact direct avec les personnes et leurs difficultés, ce que, bien souvent, les prêtres ne parviennent pas à faire dans son pays".

Le 2 mars, le ministre se trouvait avec son chauffeur et une nièce dans sa voiture de fonction, qui n’était pas blindée en dépit des demandes faites à ce sujet. Le commando terroriste a sorti violemment Bhatti de la voiture et l’a massacré de 30 coups d’armes à feu. L’assassinat doit être attribué aux talibans pakistanais du Penjab. Ils ont opéré sans être dérangés et ont laissé sur le lieu du crime des tracts signés Tehrik-e-Taliban-Penjab. Le ministre n’avait pas voulu d’escorte parce qu’il se souvenait que son ami et collègue de parti Salmaan Taseer, gouverneur du Penjab et musulman, avait été assassiné précisément par un membre de son escorte, sans que les autres hommes chargés de sa protection soient intervenus. Ce drame avait eu lieu deux mois plus tôt, le 4 janvier, et l’assassin avait été transformé en héros, les avocats se disputant pour savoir qui le défendrait gratuitement.

*

Taseer et Bhatti voulaient réaliser l’idéal de Muhammad Ali Jinnah - père fondateur du Pakistan – celui d’un pays où les minorités religieuses (chiites, musulmans soufis, ismaéliens, ahmadis, chrétiens, sikhs, hindouistes, zoroastriens, bahaïs…) bénéficieraient des mêmes droits que les musulmans sunnites. L’un et l’autre ont été "punis" parce qu’ils luttaient pour l’abolition, ou tout au moins pour la réforme, de la loi sur le blasphème, qui est à l’origine des problèmes des chrétiens pakistanais. Des extrémistes demandent que n’importe quelle demande de modification de la "loi noire" soit considérée comme un blasphème. Cette loi semble intouchable. Et elle est exploitée - surtout au Penjab, région la plus peuplée du pays - pour régler des querelles personnelles même entre musulmans. Il y a l’impunité pour ceux qui la font appliquer sous des formes extra-judiciaires. Mais, comme le faisait remarquer récemment le directeur de la salle de presse du Vatican, le père Federico Lombardi, cette loi "est en elle-même véritablement blasphématoire, parce que, au nom de Dieu, elle est cause d’injustice et de mort". [...] Bhatti voulait assurer la pérennité de la commission pour la révision de la loi sur le blasphème, voulue par le président Asif Ali Zardari, veuf de Benazir Bhutto, et présente dans son programme électoral pour le vote du 6 novembre 2008.

Une autre erreur du gouverneur musulman et du ministre catholique est d’avoir demandé la libération d’Asia Bibi, une catholique de 45 ans mère de cinq enfants, condamnée à la pendaison en novembre 2010 pour avoir offensé le prophète Mahomet et qui attend le jugement qui doit être rendu en appel. Bhatti n’alimentait pas le tapage médiatique à propos de l’affaire Asia Bibi, pour ne pas attiser la réaction fondamentaliste. Et, en général, les catholiques se dissocient des initiatives qui tendent à amorcer un conflit avec les institutions pakistanaises. Malgré cela, à l’occasion du 8 mars, journée internationale de la femme, l’Église catholique pakistanaise et les chrétiens indiens ont lancé un énième appel pour la libération d’Asia Bibi, qui risque d’être tuée en prison. D’autre part ils ont affirmé que cette femme est le symbole de toutes les autres, qu’elles soient derrière les barreaux ou en liberté apparente, qui sont opprimées par l’inégalité, l’intolérance et la violence à cause de leur sexe ou de la foi qu’elles professent.

Après les obsèques officielles qui ont eu lieu dans la capitale, le "martyr" Bhatti a été inhumé, en présence de 10 000 personnes de toutes croyances, à Khushpur, près de Faisalabad, au Penjab, un village catholique fondé par les dominicains où le ministre a passé son enfance. Lors du dernier remaniement ministériel, le premier ministre Yousaf Raza Gilani, du PPP, avait confirmé Bhatti à son poste, notamment en raison de l’insistance des pays occidentaux, malgré la réduction du nombre de ministres de 60 à 22 pour réduire les dépenses publiques et malgré les pressions exercées par les partis islamiques de la coalition pour que ce ministère soit supprimé. Bhatti était, de plus, le seul non-musulman au sein du gouvernement fédéral du Pakistan.

*

Au mois de septembre dernier, Benoît XVI avait rencontré Bhatti en sa qualité de ministre et, dans le discours qu’il avait adressé au corps diplomatique le 10 janvier, le pape avait mentionné la loi contre le blasphème au Pakistan, encourageant "de nouveau les autorités de ce pays à faire les efforts nécessaires pour qu’elle soit abrogée". De plus il avait rendu hommage au sacrifice courageux du gouverneur Taseer. Mais une partie des Pakistanais ne veut pas entendre ce que dit le pape. Les partis religieux, en particulier, considèrent que les interventions de Benoît XVI constituent une ingérence dans la politique intérieure pakistanaise. Les fondamentalistes contrôlent l’esprit de leurs adeptes, ils suscitent la haine et la violence. Et pourtant les chrétiens ont de bons rapports avec la majorité des musulmans. Après l’Angélus du 6 mars dernier, le pape a adressé l’appel qui suit et d’autres signes pour réconforter les catholiques pakistanais traumatisés par l’assassinat : "Je demande au Seigneur Jésus que l’émouvant sacrifice de sa vie qu’a fait le ministre pakistanais Shahbaz Bhatti éveille dans les consciences le courage et la volonté de protéger la liberté religieuse de tous les hommes et, de cette façon, de promouvoir leur égale dignité".

Une photographie géante de Bhatti est affichée, depuis le 5 mars, sur la façade du ministère des Affaires étrangères italien, pour ne pas laisser oublier l’homme et pour affirmer l’engagement de la diplomatie italienne en faveur de la défense de la liberté religieuse dans le monde. Le ministre des Affaires étrangères, Franco Frattini, interviewé par "Avvenire" le 3 mars, a évoqué une confidence qui lui avait été faite par Bhatti, dans son modeste bureau d’Islamabad en novembre dernier : "Il m’a expliqué que ses adversaires essayaient de supprimer les fonds du ministère des Minorités religieuses, ce qui était une façon de le réduire à l’insignifiance et donc d’aboutir à sa suppression. Et il m’a demandé de l’aider à faire connaître son travail à la communauté internationale, parce qu’il n’y avait que de cette façon qu’il pourrait sauver son ministère". Frattini a ensuite ajouté : "Maintenant, les lâches de cette Europe qui a horreur de condamner le fondamentalisme religieux vont verser des larmes de crocodile, se faisant les alliés de ces lâches qui, au Pakistan, ne connaissent que le sang des attentats […]. Je pense à ceux qui, en Europe, sont très attentifs au 'politically correct', au point de ne jamais utiliser dans les documents officiels l’expression 'chrétiens persécutés'. Je considère que c’est une lâcheté politique qui est encore plus scandaleuse aujourd’hui, face à un nouveau martyr". [...]

*

Confrontés à ce crime terroriste, les évêques pakistanais ont immédiatement déclaré et confirmé qu’"il s’agit d’un exemple parfait et tragique de l’insoutenable climat d’intolérance dans lequel nous vivons au Pakistan. Nous demandons au gouvernement, aux institutions, à tout le pays, de reconnaître et de traiter avec énergie ce problème pour qu’il soit mis fin à cet état de fait dans lequel la violence triomphe". Ils ont également envoyé au Saint-Siège une demande pour que Bhatti soit proclamé martyr, assassiné "in odium fidei". Même l’imam de la mosquée Badshahi à Lahore, Khabior Mohammad Azad, bouleversé par la mort de son "bon ami" Bhatti, a proclamé que "les gens n’ont plus le droit d’exprimer leurs opinions" et que "ceux qui ont revendiqué l’assassinat ne sont pas des musulmans, ni des êtres humains", parce que "l’islam est une religion de paix, qui enseigne que les minorités doivent être respectées".

Malheureusement, les homicides ayant la religion comme motif sont publiquement prônés par des extrémistes islamistes comme étant des actes qui plaisent à Allah et qui assurent le salut immédiat. Mais l’état pakistanais ne parvient pas à prévenir la violence contre les minorités et à la sanctionner. Au contraire, la haine religieuse est alimentée jusque dans les écoles publiques pakistanaises. Dans les textes officiels qui y sont étudiés, il n’y a pas du tout de références aux minorités religieuses, parce que ces dernières ne sont pas considérées comme faisant partie de la nation. En plus de la déformation de l’enseignement public, il y a dans les mosquées, à la télévision et sur internet des prédicateurs qui donnent la liste des ennemis à abattre et alimentent ainsi la "culture" de l’intolérance religieuse. Actuellement, c’est la députée Sherry Rehmam qui est mise à l’index : en 2010 elle a proposé une modification de la loi sur le blasphème, sans recevoir l’appui de son parti, le PPP, qui l’a obligée à retirer sa proposition. Elle vit à moitié cachée et reçoit continuellement des menaces de mort. Pour d’autres personnes, il ne reste plus qu’à chercher asile à l’étranger.

Au Pakistan, en plus des chrétiens, les ahmadis sont l’objet d’une discrimination légale dans la mesure où ils sont non-musulmans et hérétiques ; c’est pour cette raison qu’ils boycottent les élections. Il y a des tensions entre deux écoles sunnites, les Deobandi et les Barelvi. La violence religieuse est systématique et elle peut frapper tout le monde. C’est ainsi, par exemple, que dix musulmans soufis ont été assassinés le 4 mars près de l’un de leurs lieux sacrés, à proximité de Peshawar, parce qu’ils étaient considérés comme des hérétiques par d’autres musulmans. Mais les manifestations des minorités ou des musulmans modérés sur la voie publique ne font pas peur et leur voix se perd, sans compter qu’elles sont exposées à des attentats-suicides. Le 5 mars, un musulman, Mohammad Imran, a été assassiné dans un village proche de Rawalpindi. Accusé d'avoir offensé Mahomet, il avait été libéré de prison faute de preuves. Le 15 mars, Qamar David est mort en prison. Ce chrétien avait été condamné injustement à la réclusion à perpétuité pour blasphème. Les gardiens lui ont infligé des coups et des mauvais traitements et sa mort, par arrêt cardiaque, suscite beaucoup de doutes chez les chrétiens. Autres victimes des extrémistes : les activistes des droits de l'homme, tels que Naeem Sabir, qui a été assassiné dans la province du Baloutchistan le 1er mars dernier.

*

Le Pakistan souffre d’innombrables déchirures ethniques et politiques. Le climat d’intolérance est alimenté par les extrémistes assassins et par des leaders religieux radicaux, mais aussi par des avocats, des journalistes, des politiciens qui ont des objectifs d’hégémonie. Au Baloutchistan les mouvements séparatistes sont encore actifs, notamment parce que la répartition de la richesse est très inégale sur le territoire pakistanais. L’ethnie pachtoune, bien qu’elle ne cherche pas la sécession et l’annexion d’une partie du territoire afghan, est de plus en plus dominée par l’idéologie fondamentaliste et antigouvernementale. Des tensions existent aussi avec l’Inde à propos du Cachemire. Il y a également l’irritation que suscite le gouvernement pro-indien d’Hamid Karzai en Afghanistan. La coopération avec Pékin, le plus solide allié d’Islamabad contre l’Inde, s’est renforcée pour la construction de centrales nucléaires. Les rapports du Pakistan avec les États-Unis sont au contraire de plus en plus difficiles. Et si le sentiment anti-américain est très répandu, c’est notamment parce que, sur le territoire pakistanais, l’action de la CIA est partiellement indépendante des autorités nationales et que les attaques de drones américains contre les talibans afghans et contre les membres d’Al-Qaïda se poursuivent au Pakistan occidental.

Il faut ajouter à cela que les extrémistes religieux se sont infiltrés dans les forces armées et dans les services secrets, qui soutiennent les talibans afghans mais sont en conflit avec une partie des talibans pakistanais, eux-mêmes coordonnés avec les djihadistes qui se battent pour l’annexion du Cachemire indien par le Pakistan. La constellation des groupes extrémistes est vaste et nébuleuse. Derrière un paravent d’activités éducatives et caritatives, leur recrutement se renforce dans les madrassas - les écoles coraniques - et dans les camps de réfugiés afghans ou de personnes évacuées après les inondations de l’été dernier. De plus les forces armées ont un fort pouvoir de veto sur le gouvernement ; mais elles ne semblent pas disposées à faire un coup d’état, même d’inspiration islamiste, parce que la solution des problèmes sociaux et économiques du pays est hors de leur portée et que les militaires ne veulent pas risquer l’impopularité. Malheureusement le gouvernement et la magistrature donnent souvent l’impression d’avoir capitulé devant les ingérences des extrémistes et des services secrets pakistanais. La loi anti-blasphème, dans ses différentes applications, justifie la terreur politique et décourage les pakistanais libéraux. Les musulmans modérés sont écrasés par l’autorité des forces armées, par le fanatisme religieux et par l’ingérence des pays étrangers, quand ils favorisent la corruption, l’abus de pouvoir et les crimes contre les droits de l’homme, comme la torture. Les revendications sociales sont donc en train de devenir l’apanage des fondamentalistes, qui ne disposent pourtant pas des outils culturels, techniques et bureaucratiques permettant de résoudre les problèmes du sous-développement économique chronique que connaît le pays.

L’intimidation et l’impunité qui est accordée aux violences extrémistes et aux représailles militaires sont les deux pivots sur lesquels le chaos pakistanais tient en équilibre. La fragile identité nationale risquerait elle-même de s’évaporer si ces deux pratiques guidaient la constitution matérielle du pays. D’autre part on ne peut pas exclure, même si c’est improbable, que l’anarchie qui règne de plus en plus au Pakistan permette à des groupes djihadistes de s’emparer de matériel et d’armes atomiques, dont les USA ne paraissent pas connaître entièrement l’allocation. Le Pakistan est la proie la plus tentante pour Al-Qaïda, qui nourrit idéologiquement l’extrémisme intérieur en affirmant que le gouvernement civil d’Islamabad est illégitime parce qu’il est irréligieux et qu’il devrait être détruit. C’est ainsi, malheureusement, que l’exécutif et le PPP semblent être les otages des partis fondamentalistes et des extrémistes.

*

Cependant Paul Bhatti, frère du défunt, a été nommé conseiller spécial du premier ministre pour les minorités religieuses. Si ce qu’il reste du "printemps démocratique" arabe arrive jusqu’au "Pays des purs", le nouveau pacte social pakistanais rendra nécessaire, pour bloquer la spirale de l’autodestruction, le rétablissement rapide d’un système judiciaire pénal qui fonctionne. Cela inclut forcément la réforme radicale de la loi anti-blasphème, qui justifie l’utilisation extra-judiciaire de la violence, y compris contre les musulmans qui se convertissent à une autre religion. A moyen et long terme, il est indispensable de mettre en place un système scolaire public universel et ouvert à une éducation plus moderne, y compris pour créer de véritables compétences professionnelles. De nouvelles conceptions en matière de justice et des reconstitutions véridiques de l’histoire du pays peuvent faire capitaliser la richesse de ce peuple composite que sont les Pakistanais. Cela suppose que les fonds publics ne puissent pas être affectés de manière disproportionnée aux dépenses militaires et que la paix avec l’Inde et en Afghanistan soit considérée comme nécessaire pour le développement durable du Pakistan. Le conflit qui a lieu actuellement dans le pays n’est pas religieux mais politique, avec un risque de guerre civile. Et le dialogue interreligieux est impuissant lorsqu’une religion est utilisée comme instrument de pouvoir, d’oppression et de sous-développement.


La revue dont est tiré l'article, imprimée après contrôle préalable et autorisation de la secrétairerie d’état du Vatican ► La Civiltà Cattolica

Traduction française par Charles de Pechpeyrou, Paris, France.

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