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 Caïen et Abel (Plus que jamais d'actualité)

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Lephenix



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MessageSujet: Caïen et Abel (Plus que jamais d'actualité)   Mar 06 Oct 2009, 13:11

LE REGNE DE LA QUANTITE ET LES SIGNES DES TEMPS - René Guénon

CHAPITRE XXI - CAÏN ET ABEL

La « solidification » du monde a encore, dans l’ordre humain et social, d’autres conséquences dont nous n’avons pas parlé jusqu’ici : elle engendre, à cet égard, un état de choses dans lequel tout est compté, enregistré et réglementé, ce qui n’est d’ailleurs, au fond, qu’un autre genre de « mécanisation » ; il n’est que trop facile de constater partout, à notre époque, des faits symptomatiques tels que, par exemple, la manie des recensements (qui du reste se lie directement à l’importance attribuée aux statistiques) (Il y aurait beaucoup à dire sur les interdictions formulées dans certaines traditions contre les recensements, sauf dans quelques cas exceptionnels ; si l’on disait que ces opérations et toutes celles de ce qu’on appelle « l’état civil » ont, entre autres inconvénients, celui de contribuer à abréger la durée de la vie humaine (ce qui est d’ailleurs conforme à la marche même du cycle, surtout dans ses dernières périodes), on ne serait sans doute pas cru, et pourtant, dans certains pays, les paysans les plus ignorants savent fort bien, comme un fait d’expérience courante, que, si l’on compte trop souvent les animaux, il en meurt beaucoup plus que si l’on s’en abstient ; mais évidemment, aux yeux des modernes soi-disant « éclairés », ce ne peuvent être là que des « superstitions » ! ), et, d’une façon générale, la multiplication incessante des interventions administratives dans toutes les circonstances de la vie, interventions qui doivent naturellement avoir pour effet d’assurer une uniformité aussi complète que possible entre les individus, d’autant plus que c’est en quelque sorte un « principe » de toute administration moderne de traiter ces individus comme de simples unités numériques toutes semblables entre elles, c’est-à-dire d’agir comme si, par hypothèse, l’uniformité « idéale » était déjà réalisée, et de contraindre ainsi tous les hommes à s’ajuster, si l’on peut dire, à une même mesure « moyenne ».

D’autre part, cette réglementation de plus en plus excessive se trouve avoir une conséquence fort paradoxale : c’est que, alors qu’on vante la rapidité et la facilité croissantes des communications entre les pays les plus éloignés, grâce aux inventions de l’industrie moderne, on apporte en même temps tous les obstacles possibles à la liberté de ces communications, si bien qu’il est souvent pratiquement impossible de passer d’un pays à un autre, et qu’en tout cas cela est devenu beaucoup plus difficile qu’au temps où il n’existait aucun moyen mécanique de transport.

C’est encore là un aspect particulier de la « solidification » : dans un tel monde, il n’y a plus de place pour les peuples nomades qui jusqu’ici subsistaient encore dans des conditions diverses, car ils en arrivent peu à peu à ne plus trouver devant eux aucun espace libre, et d’ailleurs on s’efforce par tous les moyens de les amener à la vie sédentaire ( On peut citer ici, comme exemples particulièrement significatifs, les projets « sionistes » en ce qui concerne les Juifs, et aussi les tentatives faite récemment pour fixer les Bohémiens dans certaines contrées de l’Europe orientale. ), de sorte que, sous ce rapport aussi, le moment ne semble plus très éloigné où « la roue cessera de tourner » ; par surcroît, dans cette vie sédentaire, les villes, qui représentent en quelque sorte le dernier degré de la « fixation », prennent une importance prépondérante et tendent de plus en plus à tout absorber ( Il faut d’ailleurs rappeler à ce propos que la « Jérusalem céleste » elle-même est symboliquement une « ville « , ce qui montre que, là encore, il y a lieu d’envisager, comme nous le disions plus haut, un double sens de la « solidification ». ) ; et c’est ainsi que, vers la fin du cycle, Caïn achève véritablement de tuer Abel.

En effet, dans le symbolisme biblique, Caïn est représenté avant tout comme agriculteur, Abel comme pasteur, et ils sont ainsi les types des deux sortes de peuples qui ont existé dès les origines de la présente humanité, ou du moins dès qu’il s’y est produit une première différenciation : les sédentaires, adonnés à la culture de la terre ; les nomades, à l’élevage des troupeaux ( On pourrait ajouter que, Caïn étant désigné comme l’aîné, l’agriculture semble avoir par là un certaine antériorité, et, en fait, Adam lui-même, dès avant la « chute », est représenté comme ayant pour fonction de « cultiver le jardin », ce qui d’ailleurs se réfère proprement à la prédominance du symbolisme végétal dans la figuration du début du cycle (d’où une « agriculture » symbolique et même initiatique, celle-là même que Saturne, chez les Latins, était dit aussi avoir été enseignée aux hommes de l’ « âge d’or ») ; mais, quoi qu’il en soit, nous n’avons à envisager ici que l’état symbolisé par l’opposition (qui est en même temps complémentarisme) de Caïn et d’Abel, c’est-à-dire celui où la distinction des peuples en agriculteurs et pasteurs est déjà un fait accompli.) .

Ce sont là, il faut y insister, les occupations essentielles et primordiales de ces deux types humains ; le reste n’est qu’accidentel, dérivé ou surajouté, et parler de peuples chasseurs ou pêcheurs, par exemple, comme le font communément les ethnologues modernes, c’est, ou prendre l’accidentel pour l’essentiel, ou se référer uniquement à des cas plus ou moins tardifs d’anomalie et de dégénérescence, comme on peut en rencontrer en fait chez certains sauvages (et les peuples principalement commerçants ou industriels de l’Occident moderne ne sont d’ailleurs pas moins anormaux, quoique d’une autre façon) ( Les dénominations d’Iran et de Turan, dont on a voulu faire des désignations de races, représentent en réalité respectivement les peuples sédentaires et les peuples nomades ; Iran ou Airyana vient du mot arya (d’où ârya par prolongement), qui signifie « laboureur » (dérivé de la racine ar, qui se trouve dans le latin arare, arator, et aussi arvum, « champ ») ; et l’emploi du mot ârya comme désignation honorifique (pour les castes supérieures) est, par suite, caractéristique de la tradition des peuples agriculteurs.) .

Chacune de ces deux catégories avait naturellement sa loi traditionnelle propre, différente de celle de l’autre, et adaptée à son genre de vie et à la nature de ses occupations ; cette différence se manifestait notamment dans les rites sacrificiels, d’où la mention spéciale qui est faite des offrandes végétales de CaÎn et des offrandes animales d’Abel dans le récit de la Genèse ( Sur l’importance toute particulière du sacrifice et des rites qui s’y rapportent dans les différentes formes traditionnelles, voir FRITHJOF SCHUON, Du Sacrifice, dans la revue Etudes Traditionnelles, n° d’avril 1938, et A. K. COOMARASWAMY, Atmayajna : Self-sacrifice, dans le Havard Journal of Asiatic Studies, n° de février 1942. ) .

Puisque nous faisions plus particulièrement appel ici au symbolisme biblique, il est bon de remarquer tout de suite, à ce propos, que la Thorah hébraïque se rattache proprement au type de la loi des peuples nomades : de là la façon dont est présentée l’histoire de Caïn et Abel, qui, au point de vue des peuples sédentaires, apparaîtrait sous un autre jour et serait susceptible d’une autre interprétation ; mais d’ailleurs, bien entendu, les aspects correspondant à ces deux points de vue sont inclus l’un et l’autre dans son sens profond, et ce n’est là en somme qu’une application du double sens des symboles, application à laquelle nous avons du reste fait une allusion partielle à propos de la « solidification », puisque cette question, comme on le verra peut-être mieux encore par la suite, se lie étroitement au symbolisme du meurtre d’Abel par Caïn.

Du caractère spécial de la tradition hébraïque vient aussi la réprobation qui y est attachée à certains arts ou à certains métiers qui conviennent proprement aux sédentaires, et notamment à tout ce qui se rapporte à la construction d’habitations fixes ; du moins en fut-il effectivement ainsi jusqu’à l’époque où précisément Israël cessa d’être nomade, tout au moins pour plusieurs siècles, c’est-à-dire jusqu’au temps de David et de Salomon, et l’on sait que, pour construire le Temple d Jérusalem, il fallut encore faire appel à des ouvriers étrangers ( La fixation du peuple hébreux dépendait d’ailleurs essentiellement de l’existence même du Temple d Jérusalem ; dès que celui-ci est détruit, le nomadisme reparaît sous la forme spéciale de la « dispersion ». ) .

A vrai dire, l’un et l’autre de ces deux principes se manifestent à la fois dans le temps et dans l’espace, comme en toutes choses, et il est nécessaire d’en faire la remarque pour éviter des identifications ou des assimilations trop « simplifiées », ainsi que pour résoudre parfois certaines oppositions apparentes ; mais il n’en est pas moins certain que l’action du premier prédomine dans la condition temporelle, et celle du second dans la condition spatiale.

Or le temps use l’espace, si l’on peut dire, affirmant ainsi son rôle de « dévorateur » ; et de même, au cours des âges, les sédentaires absorbent peu à peu les nomades : c’est là, comme nous l’indiquions plus haut, un sens social et historique du meurtre d’Abel par Caïn.

L’activité des nomades s’exerce spécialement sur le règne animal, mobile comme eux ; celle des sédentaires prend au contraire pour objets directs les deux règnes fixes, le végétal et le minéral ( La distinction de ces deux catégories fondamentales de symboles est, dans la tradition hindoue, celle du yantra, symbole figuré, et du mantra, symbole sonore ; elle entraîne naturellement une distinction correspondante dans les rites où ces éléments symboliques sont employés respectivement, bien qu’il n’y est pas toujours une séparation aussi nette que celle qu’on peut envisager théoriquement, et que, en fit, toutes les combinaisons en proportions diverses soient ici possibles.) .

D’autre part, par la force des choses, les sédentaires en arrive à se constituer des symboles visuels, images faites de diverses substances, mais qui, u point de vue de leur signification essentielle, se ramène toujours plus ou moins directement au schématisme géométrique, origine et base de toute formation spatiale.

Les nomades, par contre, à qui les images sont interdites comme tout ce qui tendrait à les attacher en un lieu déterminé, se constituent des symboles sonores, seuls compatibles avec leur état de continuelle migration ( La distinction de ces deux catégories fondamentales de symboles est, dans la tradition hindoue, celle du yantra, symbole figuré, et du mantra, symbole sonore ; elle entraîne naturellement une distinction correspondante dans les rites où ces éléments symboliques sont employés respectivement, bien qu’il n’y ait pas toujours une séparation aussi nette que celle qu’on peut envisager théoriquement, et que, en fait, toutes les combinaisons en propositions diverses soient ici possibles.) .

Mais il y a ceci de remarquable, que, parmi les facultés sensibles, la vue a un rapport direct avec l’espace, et l’ouïe avec le temps : les éléments du symbole visuel s’expriment en simultanéité, ceux du symbole sonore en succession ; il s’opère donc dans cet ordre une sorte de renversement des relations que nous avons envisagées précédemment, renversement qui est d’ailleurs nécessaire pour établir un certain équilibre entre les deux principes contraires dont nous avons parlé, et pour maintenir leurs actions respective dans les limites compatibles avec l’existence humaine normale.

Ainsi, les sédentaires créent les arts plastiques (architecture, sculpture, peinture), c’est-à-dire les arts des formes qui se déploient dans l’espace ; les nomades créent les arts phonétiques (musique, poésie), c’est-à-dire les arts des formes qui se déroulent dans le temps ; car, redisons-le encore une fois de plus à cette occasion, tout art, à ses origines, est essentiellement symbolique et rituel, et ce n’est que par une dégénérescence ultérieure, voire même très récente en réalité, qu’il perd ce caractère sacré pour devenir finalement le « jeu » purement profane auquel il se réduit chez nos contemporains ( Il est à peine besoin de faire remarquer que, dans toutes les considérations exposées ici, on voit apparaître nettement le caractère corrélatif et en quelque sorte symétrique des deux conditions spatiales et temporelle envisagées sous leur aspect qualitatif.) .

Voici donc où se manifeste le complémentarisme des conditions d’existence : ceux qui travaillent pour le temps sont stabilisés dans l’espace ; ceux qui errent dans l’espace se modifient sans cesse avec le temps.

Et voici où apparaît l’antinomie du « sens inverse » : ceux qui vivent selon le temps, élément changeant et destructeur, se fixent et conservent ; ceux qui vivent dans l’espace, élément fixe et permanent, se dispersent et changent incessamment.

Il faut qu’il en soit ainsi pour que l’existence des uns et des autres demeure possible, par l’équilibre au moins relatif qui s’établit entre les termes représentatifs des deux tendances contraires ; si l’une ou l’autre seulement de ces deux tendances compressives et expansives était en action, la fin viendrait bientôt par « cristallisation », soit par « volatilisation », s’il est permis d’employer à cet égard des expressions symboliques qui doivent évoquer la « coagulation » et la « solution » alchimique, et qui correspondent d’ailleurs effectivement, dans le monde actuel, à deux phases dont nous aurons encore à préciser dans la suite la signification respective ( C’est pourquoi le nomadisme, sous son aspect « maléfique » et dévié, exerce facilement une action « dissolvante » sur tout ce avec quoi il entre en contact ; de son côté, le sédentarisme, sous le même aspect, ne peut mener en définitive qu’aux formes les plus grossières d’un matérialisme sans issue.) .

Nous sommes ici, en effet, dans une domaine où s’affirme avec une particulière netteté toutes les conséquences des dualités cosmiques, images ou reflets plus ou moins lointains de la première dualité, celle même de l’essence et de la substance, du Ciel et de la Terre, de Purushaet de Prakriti, qui génère et régit toute manifestation.

Mais, pour revenir au symbolisme biblique, le sacrifice animal est fatal à Abel ( Comme Abel a versé le sang des animaux, son sang est versé par Caïn ; il y a là comme l’expression d’une « loi de compensation », en vertu de laquelle les déséquilibres partiels, en quoi consiste au fond toute manifestation, s’intègrent dans l’équilibre total. ), et l’offrande végétale de Caïn n’est pas agréée ( Il importe de remarquer que la bible hébraïque admet cependant la validité du sacrifice non sanglant considéré en lui-même : tel est le cas du sacrifice de Melchisédech, consistant en l’offrande essentiellement végétale du pain et du vin ; mais ceci se rapporte en réalité au rite du Soma vêdique et à la perpétuation directe de la « tradition primordiale », au-delà de la forme spécialisée de la tradition hébraïque et « abrahamique », et même, beaucoup plus loin encore, au-delà de la distinction de la loi des peuples sédentaires et de celles des peuples nomades ; et il y a là encore un rappel de l’association du symbolisme végétal avec le « Paradis terrestre », c’est-à-dire avec l’ « état primordial » de notre humanité. – L’acceptation du sacrifice d’Abel et le rejet de celui de Caïn sont parfois figurés sous une forme symbolique assez curieuse : la fumée du premier s’élève verticalement vers le ciel, tandis que celle du second se répand horizontalement à la surface de la terre ; elles tracent ainsi respectivement la hauteur et la base d’un triangle représentant le domaine de la manifestation humaine. ) ; celui qui est béni meurt, celui qui vit est maudit.

L’équilibre, de part et d’autre, est donc rompu ; comment le rétablir, sinon par des échanges tels que chacun ait sa part des productions de l’autre ?

C’est ainsi que le mouvement associe le temps et l’espace, étant en quelque sorte une résultante de leur combinaison, et concilie en eux les deux tendances opposées dont il a été question tout à l’heure ( Ces deux tendances se manifestent d’ailleurs encore dans le mouvement lui-même, sous les formes respectives du mouvement centripète et du mouvement centrifuge.) ; le mouvement n’est lui-même encore qu’une série de déséquilibres, mais la somme de ceux-ci constituent l’équilibre relatif compatible avec la loi de la manifestation ou du « devenir », c’est-à-dire avec l’existence contingente elle-même.

Tout échange entre les êtres soumis aux conditions temporelles et spatiales est en somme un mouvement, ou plutôt un ensemble de deux mouvements inverses et réciproques, qui s’harmonisent et se compensent l’un par l’autre ; ici, l’équilibre se réalise donc directement par le fait même de cette compensation ( Equilibre, harmonie, justice, ne sont en réalité que trois formes ou trois aspects d’une seule et même chose ; on pourrait d’ailleurs, en un certain sens, les faire correspondre respectivement aux trois domaines dont nous parlons ensuite, à la condition, bien entendu, de restreindre ici la justice à son sens le plus immédiat, dont la simple « honnêteté » dans les transactions commerciales représente, chez les modernes, l’expression amoindrie et déviante par la réduction de toutes choses au point de vue profane et à l’étroite banalité de la « vie ordinaire ». ) .

Le mouvement alternatif des échanges peut d’ailleurs porter sur les trois domaines spirituel (ou intellectuel pur), psychique et corporel, en correspondance avec les « trois mondes » : échange des principes, des symboles et des offrandes, telle est, dans la véritable histoire traditionnelle de l’humanité terrestre, la triple base sur laquelle repose le mystère des pactes, des alliances et des bénédictions, c’est-à-dire, au fond, la répartition même des « influences spirituelles » en action dans notre monde ; mais nous ne pouvons insister davantage sur ces dernières considérations, qui se rapportent évidemment à un état normal dont nous sommes actuellement fort éloigné à tous égards, et dont le monde moderne comme tel n’est même proprement que la négation pure et simple ( L’intervention de l’autorité spirituelle en ce qui concerne la monnaie, dans les civilisations traditionnelles, se rattache immédiatement à ce dont nous venons de parler ici ; la monnaie elle-même, en effet, est en quelque sorte la représentation même de l’échange, et l’on peut comprendre par là, d’une façon plus précise, quel était le rôle effectif des symboles qu’elle portait et qui circulaient ainsi avec elle, donnant à l’échange une signification tout autre que ce qui n’en constitue que la simple « matérialité », et qui est tout ce qu’il en reste dans les conditions profanes qui régissent, dans le monde moderne, les relations des peuples comme celles des individus. ) .
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