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 Beauté du Pardon

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AuteurMessage
Claude Coowar



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MessageSujet: Beauté du Pardon    Ven 07 Oct 2016, 14:51

07.10.2016/15:41:03.

http://www.fr.josemariaescriva.info/article/saint-josemaria-escriva-maitre-de-pardon-opus-dei

Saint Josémaria Escriva, Maître de pardon
Jaime Cárdenas del Carre


Voici une publication anticipée de l’étude programmée pour le numéro 53 de Romana, bulletin officiel de la Prélature de la Sainte-Croix et Opus Dei.

Jaime Cardenas est Maître en Conflictologie de l’université Oberta de Catalunya. Il montre en cette étude que les enseignements sur le pardon chez saint Josémaria Escriva de Balaguer ont une actualité indéniable : il faut redécouvrir le pardon et apprendre à aimer : aimer Dieu, et de ce fait, aimer son prochain même quand il vous offense.

Pour le professeur Cardenas, savoir ce qu’est le pardon demande d’avoir fait l’expérience de son octroi et de sa réception. Et c’est dans ce sens que les paroles de saint Josémaria sont une orientation valable pour redécouvrir la beauté du pardon et apprendre à l’exercer : dans sa vie il eut toujours des difficultés à surmonter, il fut victime de calomnies et de persécutions ; or sa réponse fut toujours la même : pardonner, se taire, prier, travailler, sourire.

Table des matières
1. Redécouvrir la nouveauté libératrice du pardon
2. Le Grand Amour
3. Au cœur du message
4. L’homélie Le respect chrétien de la personne et de sa liberté
5. Attitude face aux calomnies
6. Le pardon comme un style de vie et la culture de la paix.


1. Redécouvrir la nouveauté libératrice du pardon


Le message du Christ sur le pardon, révolutionnaire à son époque, l’est toujours aujourd’hui.

Il suppose un changement de paradigme par rapport à la loi du Talion œil pour œil, dent pour dent (1). Dans le message chrétien, les relations humaines sont fondées sur l’amour et le pardon, et étant donné que l’amour de Dieu dont découle le pardon n’a aucune mesure, n’admet aucune limite, on en arrive à se poser la question : comment dois-je pardonner ? Comme Lui nous a pardonnés, “Combien de fois dois-je pardonner ? Jusqu’à sept fois ? - Jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18, 21-22).

À qui dois-je pardonner ? À tout le monde car le précepte « tu aimeras ton prochain » (Mc 12, 29-31) de Jésus élargit le sens de ce terme et concerne toute personne, ennemis (Cf. Mt 5, 43-44) y compris, et toute action offensive. On passe de la vengeance retenue, à la « logique de l’amour » (2), à l’acte positif d’aimer l’offenseur.

La miséricorde et le pardon sont préconisés dans le Discours sur la Montagne (Mt 5, 3 et 11-12).

De fait, « cette demande est si importante qu’elle est la seule sur laquelle le Seigneur revient et qu’il développe dans le sermon sur la montagne » (3). Le Notre Père en fait aussi la demande (4). C’est un aspect central du noyau du message de Jésus (5), scellé par le pardon de la violence qu’on lui infligeait (Lc 23, 34), l’un de ses derniers actes sur terre.

Nous devons pardonner parce que Dieu nous a pardonné en premier. Nous devons aimer « comme Il nous a aimés. » (Jn 13, 34) « Le pardon de Dieu devient aussi en nos cœurs une source inépuisable de pardon dans les relations entre nous » (6).  
Nous devons nous pardonner, comme Dieu nous a pardonnés du haut de la Croix, d'un « Amour qui aime jusqu’à l’extrême de l’amour » (CÉC, n. 2843), en allant aussi jusqu’au bout.

Le pardon fait partie de la miséricorde divine et, comme le dit saint Jean Chrysostome, « rien ne nous fait davantage ressembler à Dieu que le fait d’être toujours prêts à pardonner » (7). Aussi, celui qui pardonne reflète plus facilement l’image de Dieu.

Pardonner c’est accorder un bien après avoir reçu un mal. C’est une façon intense de se donner qui élève la personne elle-même. Le pardon ne fait pas que les choses redeviennent comme avant, mais fait que la relation personnelle soit renouvelée et, dans un certain sens, purifiée et plus profonde. De ce fait, la mort du Christ sur la croix renouvelle et élève les relations de Dieu avec les hommes et celles des hommes entre eux. Entre la croix et la résurrection, il y eut le pardon.

Toute offense entraîne une agression et provoque un mal qui peut en déclencher un autre de retour. Et c’est précisément ce mal-là que chacun doit s’efforcer d’éviter. Le pardon empêche la revanche, il apaise la sensibilité et purifie la mémoire. Quant à celui qui est pardonné, le pardon lui permet de dépasser aussi bien l’offense commise que la responsabilité partagée du nouveau péché que la personne offensée pourrait commettre à son tour. La volonté de pardonner et son acceptation font émerger la vérité et la justice qui sont « des préalables au pardon. » (8) La voie pour la cicatrisation des plaies est ainsi dégagée et la réconciliation devient possible. Si nous tenons à construire une société vraiment humaine, le fait de récupérer le pardon en sa nature originelle en est l’un des moyens.  

C’est un véritable défi car il y a des cultures qui ne connaissent pas le message du pardon et des sociétés post-chrétiennes où le pardon s’est estompé, a perdu ses traits essentiels ou est considéré comme une consolation superficielle de type sentimental et religieux qui aide à supporter l’offense subie. Par ailleurs, pardonner peut s’avérer difficile, voire impossible (9) à un moment donné. Toutefois « aucune communauté ne peut survivre sans le pardon » (10).  
Il semble aujourd’hui que deux mille ans après la venue du Christ et de même à ce qui se passa pour le mariage, Dieu nous dit : « au commencement il n’en fut pas ainsi » (Mt 19, 8). En ce monde sillonné par les conflits, l’être humain est capable de se dépasser, sa dignité de fils de Dieu lui demande de surmonter le recours à la vengeance, au ressentiment et à la haine. Le don de soi concerne aussi le processus de restauration des relations lorsqu’elles ont été brisées ou détériorées.

Ceci dit, à partir des années 90 du siècle dernier, un nouvel intérêt pour le pardon s’éveille, comme si on le redécouvrait (11). L’ensemble des séquelles des conflits armés, du terrorisme, des violations de la dignité de la personne et des droits humains de ces dernières décennies en est essentiellement la cause.  

La violence a cessé souvent mais non pas tous ses effets. En essayant de refaire leur vie, les gouvernements, les organismes internationaux, les institutions, les communautés, etc. ont voulu donner des réponses à travers l’action des tribunaux, avec des condamnations ou des réparations financières. Or, on a vite vu que pour atteindre des processus de guérison, les réponses devaient toucher vraiment le niveau le plus profond de la personne, celui que l’offense avait elle-même atteint. Or on n’atteint pas cette couche la plus intime de l’être seulement avec des mesures centrées davantage sur l’offenseur et sur l’ordre social de l’État que sur l’offensé et qui sont en plus très souvent insuffisantes parce qu’elles concernent des offenses irréparables.

La justice des tribunaux et les réparations financières ne sont pas du tout suffisantes même si elles sont quand même nécessaires (12). Le constat de cette insuffisance a encouragé dernièrement les juristes à procéder à une importante évolution du droit à la réparation, au niveau des droits de l’homme. Cette évolution consiste, entre autres, à ce que les réparations essaient de répondre globalement aux dommages en cause, financièrement parlant, mais aussi à l’adoption d’autres mesures de nature et de portée différentes (13).

Dans ces nouveaux registres de droit, on trouve les notions de reconnaissance, de vérité, de repentir, de transformation personnelle, de dignité, de souvenir, de guérison de la douleur, de nécessité de libération de la faute ou du désir de vengeance, de la haine, etc., éléments qui, dépassant les limites de la justice humaine, conduisent au pardon, jusque-là oublié, voire méprisé, vu sa signification religieuse (14).

Le pardon s’invite par une voie inattendue et sa “nouveauté libératrice ” (15) et guérissante provoque l’intérêt des institutions, des universités et des chercheurs qui l’abordent sous un point de vue psychologique, anthropologique, religieux, sociologique, pour apporter leur approfondissement et le proposer comme une solution non seulement aux grands conflits mais aussi comme une ressource à utiliser dans nos relations quotidiennes (16).
“Demander pardon et offrir son pardon est une voie profondément digne de l’homme et parfois la seule pour sortir de situations marquées par des haines antiques et violentes” (17).

C’est en partant de ces réalités et des nouvelles perspectives présentes dans nos sociétés, que nous proposons ici la figure de saint Josémaria, quelqu’un qui savait pardonner. Il y a, sur le regard qu’il jetait sur le pardon et sur la façon de le vivre, des aspects très importants qui vont servir de canevas à notre étude. On y trouve, tout d’abord, une charité vécue au degré héroïque. Ensuite, le message de l’appel universel à sainteté, surtout l’enchaînement des notions de mentalité laïque, de compréhension et de pardon et leur répercussion dans les relations individuelles et sociales. Puis, les contradictions qu’il eut à endurer toute sa vie durant, essentiellement des calomnies et des incompréhensions.

Nous allons nous arrêter ici à considérer certains aspects de son homélie “Le respect chrétien de la personne et de sa liberté” (18) car c’est le texte édité de saint Josémaria qui développe le plus largement et de façon générale, le problème des incompréhensions et des injustices humaines (19).

Par ailleurs, compte tenu de quelques témoignages de personnes l’ayant connu, nous analyserons les attitudes qu’il adoptait devant les offenses.
Il fut plongé dans le contexte historique, culturel et intellectuel du XX ème siècle, et se trouva au cœur de la guerre civile espagnole. Nous n’avons pas pour objet ici d’analyser la période de ce conflit ni plus généralement le contexte de sa vie au XXème siècle, siècle de conflits armés et de violence. Toutefois il faut dire pour illustrer la cohérence de sa charité, qu’il eut toujours la même attitude de recherche du pardon et de la réconciliation des personnes, sans faire d’exceptions au commandement de la charité, sous prétexte de situations aussi extraordinaires qu’elles fussent (20).
Nous achèverons notre étude par une référence à la pratique du pardon dans la société contemporaine et à la culture de la paix.

2. Le Grand Amour


A°) Noyer le mal dans une abondance de bien.

Il faut chercher la racine la plus profonde du pardon chez saint Josémaria en son amour de Dieu. Il avait intériorisé le double précepte de la charité (Cf. Mt 22, 37-40). Il aimait Dieu par-dessus toutes choses et, de ce fait, il aimait tout le monde de façon concrète et positive (21).

En 1957, en parlant avec l’un de ses fils spirituels, il évoquait ainsi le double commandement et sa cohérence interne : “ il me semble que j’entends quelqu’un me dire : aimer Dieu par-dessus toutes choses c’est facile, mais aimer le prochain, les amis et les ennemis, ça c’est très difficile ! Si tu aimais vraiment Dieu ‘ex toto corde tuo, ex tota anima tua, et ex tota fortitudine tua’, de tout ton cœur, de tout ton esprit et de toutes tes forces (Dt VI, 5), l’amour du prochain que tu trouves difficile serait alors la conséquence du Grand Amour et tu ne te sentirais l’ennemi de personne » (22).
Il était sensible à la façon dont Dieu l’avait aimé et à la façon dont il avait été pardonné toute sa vie durant. Cela le poussait à la reconnaissance et à l’identification au Christ pour aimer tout le monde en dépit de toute autre considération, en renversant les barrières, comme dans un débordement d’amour.
Autour de lui, il créait un climat d’amour des autres où chaque personne était appréciée en tant que fils de Dieu, en tant qu’être porteur de ce noyau de dignité que même le péché n’arrive pas à effacer. Il savait mettre en valeur ce qu’il y avait de mieux chez chacun. Il ne pratique jamais l’acception des personnes (23). Il était loin de se considérer le détenteur d’un brevet d’innocence qui lui permette légitimement de regarder les autres par-dessus l’épaule.
Dans ce contexte-là, le pardon était plutôt l’expression d’une conséquence de la charité que d’un devoir ajouté. Il avouait ainsi « je n’ai pas eu besoin d’apprendre à pardonner parce que le Seigneur m’a appris à aimer » (24). Ces propos soulignent que la charité est la source du pardon et que le pardon est une façon d’aimer, sans doute la plus profonde mais qui peut être la plus dure à mettre en pratique à un moment donné.  

Sa charité était telle qu’il n’avait pas besoin de pardonner parce qu’en fait il ne se sentait pas offensé. Il percevait le mal que recèle l’offense, mal dont il souffrait parce que c’était un péché contre Dieu. Il ressentait ce mal en tant qu’être humain, mais la charité étouffait dès le départ la rancune, la haine et la vengeance (25). Il suivait le conseil de Saint Paul « Ne te laisse pas emporter par le mal, mais triomphe du mal par le bien » (Rm 12, 21) qu’il paraphrasait ainsi « il faut noyer le mal dans une abondance de bien » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 72).

B° ) Le foyer que j’ai vu

Ce fut chez ses parents que Josémaria vécut l’expérience du pardon demandé et accordé. Ses parents, don José et doña Dolorès avaient créé un foyer chrétien où le pardon était naturellement intégré dans les rapports interpersonnels. Sa famille fut pour lui et pour son frère et ses sœurs, une école de pardon et de miséricorde. Il y apprit à pardonner pratiquement. Josémaria fut le témoin du pardon accordé par ses parents à de graves injustices. Un pardon donné dans la normalité et la discrétion. Ses parents évitaient aussi de parler de faits injustes devant leurs enfants pour empêcher qu’ils ne manquent à la charité envers les responsables (26).

Grâce à l’exemple de ses parents, il fut empreint d’une charité dépassant la justice, d’une ouverture de son cœur aux besoins des plus nécessiteux (27), il était prêt à demander pardon et à pardonner, toujours très discrètement. Il n’est donc pas difficile, après tant d’années, de trouver chez le pardon de saint Josémaria l’écho de l’attitude chrétienne de ses parents face aux offenses.

C°) Unité de vie

Intimement lié à la charité, on trouve l’idée d’unité de vie, l’un des concepts clé de sa doctrine spirituelle : rappeler aux chrétiens que l’amour de Dieu rend capable d’unifier tous les aspects de l’existence humaine. Il ne doit pas y avoir de divorce entre la foi et l’existence concrète (28).
Saint Josémaria disait que l’on court le risque « d’avoir comme une double vie : la vie intérieure de relation à Dieu, d’un côté ; et de l’autre, différente et séparée, la vie familiale, professionnelle et sociale, pleine de petites réalités terrestres » (Saint Josémaria, Entretiens avec mgr Escriva de Balaguer, n. 114).
Appliqué au pardon, cela veut dire qu’il faut mettre en pratique, rendre possible, ce que le Catéchisme appelle « l’unité du pardon » (CÉC, n. 2842), “car l’amour, comme le Corps du Christ, est indivisible; nous ne pouvons pas aimer Dieu que nous ne voyons pas, si nous n’aimons pas le frère ou la soeur que nous voyons.” (CÉC, n. 2840).

Le Notre Père montre que le pardon est cohérent dans la relation la plus importante : celle de la personne avec Dieu. C’est de cette cohérence que dépend le reste de nos relations.

Il y a beaucoup de conséquences à l’unité de vie appliquée au pardon. Nous allons évoquer celles qui nous semblent les plus importantes chez saint Josémaria. La première est qu’il pardonnait à tout le monde et qu’il atteignait la forme la plus héroïque de cette exigence lorsqu’il pardonnait aussi à ses ennemis. Le pardon des ennemis est spécialement dur vu sa charge émotionnelle et le manque de supports humains vous permettant de l’accorder. Il est essentiellement fondé sur la charité. Saint Josémaria vivait le commandement de l’amour au-delà du pardon, pour ainsi dire, puisqu’il répétait qu’il n’avait pas d’ennemis, qu’il ne se sentait l’ennemi de personne. Dans sa façon de pardonner il y a une volonté, non seulement de dépasser la réaction négative devant l’offense, mais d’atteindre le cœur de l’offenseur et de le convertir (29).

Stricto sensu, il ne pensait pas que ceux qui l’attaquaient concrètement étaient ses ennemis (30).

Et dans un sens plus large et plus proche de la vie courante, il considérait encore moins comme des ennemis ceux qui s’écartaient de lui par leur façon de penser, par leurs croyances, leur agissement personnel, leurs opinions politiques ou sociales, leur genre de vie, etc.

Ces circonstances-là peuvent faire fréquemment l’objet de distances, voire de ruptures entre les gens, dans les familles et dans la société. Et c’est à ce niveau-là que l’on peut avoir plus d’ennemis qu’il ne semble à première vue. On peut classer gens dans le domaine de l’indifférence ou du mépris quand, à bon escient ou à notre insu, nous discriminons des personnes ou des groupes de personnes qui n’évoluent plus dans notre paysage.

Toujours dans le cadre de l’unité de vie, saint Josémaria avait aussi adopté l’attitude de demander pardon et de rectifier s’il avait offensé quelqu’un. Mgr Alvaro del Portillo, son plus étroit collaborateur pendant presque quarante ans, disait que « lorsqu’il se trompait, il rectifiait immédiatement et le cas échéant, il demandait pardon. […] La promptitude avec laquelle il rectifiait était frappante : et il n’hésitait pas à le faire publiquement si besoin. C’était une caractéristique saillante de son comportement et il souhaitait que les autres aient aussi la joie de rectifier » (31).

Il ne se cachait pas derrière son autorité de fondateur pour ne pas demander pardon. Qui plus est, il se disait que de ce fait il était encore plus tenu de le faire. Cohérent avec son message de sainteté dans l’ordinaire, il demandait aussi pardon pour de petites offenses, des erreurs, des malentendus dans son travail de gouvernement. En effet, il a dû travailler avec beaucoup de personnes et faire des choix concernant la formation et le développement de l’Opus Dei.

Le fait que saint Josémaria ait demandé aux fidèles de l’Oeuvre et aux personnes qui s’en approchaient, de vivre ce qu’il tâchait de vivre lui aussi est une autre dimension de l’unité de vie. Il ne rabaissait pas le niveau du message : tous devaient apprendre à pardonner et à demander pardon, à le faire effectivement par amour de Dieu (32).

Dans l’unité du pardon ainsi vécue, on perçoit la relation étroite qu’il y a entre le fait d’être pardonnés et la croissance de notre disposition à pardonner. Celui qui est pardonné est davantage prêt à le faire. Si c’est Dieu qui pardonne, cette disposition s’intensifie dans notre besoin de l’aimer davantage. De même, quand nous pardonnons aux autres, nous percevons plus clairement que nous avons besoin d’être pardonnés nous aussi. Dans ce cas-là, c’est la connaissance que nous avons de nous qui grandit.

C’est ce que l’on pourrait appeler le jeu de l’unité du pardon qui nous pousse à faire le bien tous azimuts dans nos relations avec autrui. Qui pardonne toujours fait qu’intérieurement grandisse une disposition habituelle à pardonner, il se connaît lui-même, il gère mieux sa propre faiblesse et apprend à comprendre celle des autres.

Le pardon est le domaine où l’on perçoit le mieux la faille de l’unité de vie chez les chrétiens. L’absence du pardon, ou un pardon teinté d’acception de personnes, est un signe de paganisation, de manque d’amour de Dieu, un thermomètre de la faiblesse de la vie chrétienne. De ce fait, aujourd’hui sans doute plus qu’hier, pour montrer le véritable visage de Dieu, il faut noter la grande force évangélisatrice des témoignages de pardon.

D°)  Prêtre de Jésus-Christ

La condition sacerdotale de saint Josémaria est aussi un fait déterminant pour percevoir la profondeur de son enseignement et de son exemple personnel concernant la centralité de la charité et du pardon dans la vie chrétienne. Nous allons évoquer deux faits parmi tant d’autres pouvant être analysés. Le premier est bien formulé dans l’une de ses homélies : « Quelle est l’identité du prêtre ? Celle du Christ » (Saint Josémaria, homélie, Prêtre pour l’éternité dans Aimer l’Église).

Et c’est dans son identification au Christ, que le prêtre qui a été ordonné au service de tous, doit savoir ouvrir ses bras à toute l’humanité, en aimant, en comprenant, en pardonnant.
 
« Ni à droite, ni à gauche, ni au centre. Moi, en tant que prêtre, je tâche d’être avec le Christ qui sur sa croix ouvrit les deux bras et non pas un seul : je prends librement dans chaque groupe ce qui me convainc et de fait j’ai un cœur et des bras accueillants pour toute l’humanité » (Saint Josémaria, Entretiens, n. 44). Cultiver et faire grandir cette identification au Christ en son âme sacerdotale est la source et la raison ultime de son amour des autres et du fait que tous ceux qui s’approchaient de lui trouvaient l’accueil miséricordieux et la force dont ils avaient besoin.

Le deuxième fait est son amour du sacrement de réconciliation. Il aimait l’administrer et le recevoir. Mgr del Portillo a écrit là-dessus : « Il eut une authentique passion pour le sacrement de pénitence […] et il fit de ce sacrement le sujet incessant de sa prédication. » (33)

Il confessa des milliers de personnes tout au long de sa vie et reçut lui-même ce sacrement toutes les semaines. Il insistait sur le fait que les prêtres devraient fréquemment se confesser et vouer du temps à l’administration du sacrement du pardon.

Le prêtre, dans sa confession, demande pardon à Dieu pour ses péchés et il pardonne, au nom du Christ, les péchés des hommes quand il administre le sacrement du pardon. Il demande pardon aux autres s’il a offensé le prochain et accorde son pardon s’il a été lui-même offensé. Le prêtre est un homme au pardon assidu et celui qui touche de plus près aussi bien la miséricorde de Dieu que la faiblesse humaine. Cette proximité façonne l’âme et le cœur du prêtre en le configurant au « Dieu qui pardonne » (34).

Pour conclure, nous pouvons dire que saint Josémaria percevait ce qu’il vécut toujours, à savoir que l’identité du ministère sacerdotal est fondée sur deux caractéristiques : l’amour de la messe et du sacrement du pardon. Le Christ est cloué sur une croix et de là, comme un fruit de son sacrifice, il pardonne. À la messe, le prêtre s’identifie au Christ qui a les deux bras ouverts à toute l’humanité et lorsqu’il administre le pardon, il s’identifie au Christ qui pardonne du haut de la Croix.

3. Au centre du message fondationnel

A°) Un message d’amour et de paix

Le message fondationnel de l’Opus Dei est le lieu où l’on peut trouver les traits les plus accentués sur le pardon et la compréhension. Ces paroles illustrent bien cela : « L’Œuvre de Dieu est née pour répandre partout dans le monde le message d’amour et de paix que le Seigneur nous a légué ; pour inviter tous les hommes au respect des droits de la personne. […] Je vois l’Œuvre projetée dans les siècles, […] à défendre la paix du Christ afin que tout le monde la possède » (35).

Lorsqu’il développe les différents aspects du message, il souligne, dans ses écrits et dans sa prédication, les concepts de la dignité et de l’égalité de tout être humain, la paix, la réconciliation, du pardon, de la compréhension, de la convivialité, de l’amour de la liberté, de la liberté des consciences, du rejet de la violence pour vaincre et pour convaincre, etc.

Dans l’homélie qu’il prononça en 1967 sur le campus de l’Université de Navarre, saint Josémaria fait référence à ces aspects-là et apporte des clés de lecture : « Et cette mentalité laïque chrétienne vous permettra de fuir toute intolérance, tout fanatisme, je vais le dire de façon positive, vous fera vivre en paix avec tous vos concitoyens et à cultiver aussi la convivialité à tous les niveaux de la vie sociale. Je sais que je n’ai pas besoin de rappeler ce que tout au long de tant d’années j’ai toujours répété. Cette doctrine de liberté citoyenne, de convivialité et de compréhension, est une partie très principale du message que l’Opus Dei diffuse » (Saint Josémaria, Homélie Aimer le monde passionnément dans Entretiens, n. 117-118).
Il ne s’agit donc pas d’une idée de paix et de compréhension générale, un vœu pieux, mais elle est portée par le fondement de la filiation divine et elle s’articule autour de la mentalité laïque. Elle indique aussi que la convivialité et la compréhension sont une partie très principale du message.

B°) Mentalité laïque et rejet du fanatisme ;

On voit bien dans le texte cité que saint Josémaria rattache la mentalité laïque (c'est-à-dire la mentalité du chrétien courant qui suit le Christ au cœur des activités ordinaires) à la liberté, la convivialité et le rejet du fanatisme. L’intolérance est un phénomène dont nous pâtissons aussi aujourd’hui et dont l’influence pèse sur le terrain politique, la culture, la pensée, la religion, etc. Elle engendre l’exclusion et sème la violence en étouffant la liberté, en endommageant la coexistence.

Saint Josémaria synthétisait la mentalité laïque en soulignant trois de ses conclusions qui sont le cadre de l’agir chrétien dans la vie civile. Cet état d’esprit nous conduit :

« à être suffisamment honnêtes pour assumer notre propre responsabilité personnelle ;
à être suffisamment chrétiens pour respecter nos frères dans la foi quand ils proposent — dans le domaine des opinions personnelles discutables— des solutions différentes à celles que chacun de nous préconise ;
et à être suffisamment catholiques pour ne pas se servir de notre Mère l’Église en la mêlant à des factions humaines » (Saint Josémaria Homélie Aimer le monde passionnément).


La mentalité laïque, enracinée dans la liberté personnelle et celle d’autrui et dans la responsabilité, conduit à un compromis de coexistence et de compréhension qui s’appuie précisément sur nos propres convictions. La coexistence se tisse lorsque l’on vit ensemble avec des convictions différentes et non pas en faisant que tous aient les mêmes avis ou que personne n’en ait aucun.

La mentalité laïque cultive ainsi une culture plus pacifique qui tend à éviter les conflits non pas parce qu’elle les ignore ou qu’elle pense que la vérité n’existe pas, mais par la façon dont les différences sont perçues (36).

La mentalité laïque se projette dans toute sa splendeur à la lumière de l’appel universel à la sainteté, message principal diffusé par saint Josémaria à travers l’Opus Dei qui implique la dignité de toute personne créée à l’image de Dieu. Le chrétien, conscient de cette dignité-là, est ouvert à toutes les personnes sans faire de discriminations. Par ailleurs, cet appel se produit au cœur du monde, là où les changements ont lieu, provoqués par tous, chrétiens ou non chrétiens, pour faire bouger l’histoire. C’est le lieu où naissent les conflits et là où il faut les résoudre (37).
Dans la perspective de cette charité vécue avec cohérence, il sera plus difficile que le chrétien tombe dans le fanatisme vis-à-vis de ses concitoyens, ses frères dans la foi ou pas.

«Rien n'est plus éloigné de la foi chrétienne que le fanatisme, qui apparaît dans les étranges unions, sous quelque bannière que ce soit, du profane et du spirituel.» (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 74).

À l’horizon de la nouvelle évangélisation, la mentalité laïque se gardera de regarder le monde comme étranger à la foi, avec une mentalité de gens triés sur le volet (Saint Josémaria, Entretiens, n. 119) qui essaieraient de le transformer de l’extérieur (Cf. Saint Josémaria, Entretiens, n. 113).
Le cas échéant, si les chrétiens adoptaient cette posture erronée, celle-ci déterminerait leur type de rapport au monde.
Rejeter le fanatisme veut dire aussi qu’il est illégitime de répondre au fanatisme par le fanatisme. Essayer de dépasser un mal avec un autre mal signifie que l’on donne une continuité au cycle de la vengeance et de l’agression. La vengeance n’est pas une véritable solution au problème. On triomphe du mal avec le bien, du mensonge avec la vérité. La diffusion de la vérité doit être entourée de charité. Ceci dit, la mentalité laïque est tout le contraire de la passivité ou de l’inhibition : elle encourage à exercer les droits personnels et à accomplir des devoirs civiques, à s’engager pour la vérité, à pratiquer la foi dans la vie privée et publique, à tâcher de transformer la société.

La compénétration de la vérité et de la charité est forcément mise à l’épreuve dans le contraste inévitable entre l’action du chrétien dans le monde et une société paganisée. Et c’est précisément là, dans l’action quotidienne, où le chrétien prend conscience de l’importance du son rôle évangélisateur, puisque c’est lui qui, en agissant librement et en assumant sa responsabilité, doit concilier la vérité et la charité dans les cas concrets.

4. L’homélie Le respect chrétien de la personne et de sa liberté

(A°) Plan et lignes de force

L’homélie Le respect chrétien de la personne et de sa liberté, datée du 15 mars 1961, se trouve dans le recueil Quand le Christ passe, dernier des ouvrages de saint Josémaria publiés en vie, en 1973.

C’est une méditation sur la charité chrétienne, la compréhension et le pardon qui comprend aussi une réflexion sur des faits précis ayant laissé dans sa vie intérieure une trace, mûrie grâce à la charité et à son sens de la liberté et de la justice. Il s’agit d’un texte sapientiel.

Le sujet central n’est pas tant l’analyse des exigences pratiques de la charité envers les autres, que la méditation sur le double précepte de la charité. Le précepte « tu aimeras Dieu » est comme le fil conducteur implicite du discours. Ceci étant, « tu aimeras ton prochain » est explicitement développé, ainsi que les conséquences découlant de l’absence de la vertu de charité dans les relations personnelles et sociales.

Le fil conducteur est l’identification du chrétien au Christ dans l’exercice de la charité.


“Par conséquent, la charité du Christ n’est pas seulement un bon sentiment vis-à-vis du prochain [...]. La charité, infusé par Dieu dans l’âme, transforme de l’intérieur l’intelligence et la volonté : elle est le fondement surnaturel de l’amitié et de la joie de faire le bien »
(Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 71). Saint Josémaria avait trouvé une expression pour cette transformation progressive. Il parlait de “la bonne divinisation” (38) (le bon endieusement). La nature de cette transformation tient à nous rendre capables de vaincre le mal avec le bien.
L’origine de cette homélie semble se fonder sur les incompréhensions endurées et ancrées sur « la fausse idée de croire que le public […] a le droit de connaître et d’interpréter les détails les plus intimes de l’existence des autres » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 70).
Les agressions à ces victimes qui “ont été fréquemment et pendant de longues années la cible des exercices de tir des médisances, des diffamations et des calomnies » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 68), découlent d’un désir malsain inassouvi ou bien de l’interprétation tordue de la conduite d’autrui.

Dans ce contexte-là, saint Josémaria fait allusion à son expérience personnelle dans la diffusion du message de l’Opus Dei. La plupart des gens le comprenaient et d’autres, respectaient le fondateur et ses apostolats, même s’ils ne partageaient pas sa façon apostolique de faire. « Toutefois, il y a toujours une minorité sectaire qui ne comprenant pas ce que moi-même et tant d’autres aimons tant, aimerait que nous leur expliquions tout en accord avec sa mentalité qui est exclusivement politique et étrangère au fait surnaturel, attentive seulement à l’équilibre des intérêts et des pressions des lobbies. S’ils n’ont pas une explication de ce style, erronée mais à leur guise, ils continuent de penser au mensonge, aux choses occultes, aux projets sinistres » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 70).

Les calomnies couvaient sous deux feux. Le premier était le manque de compréhension de la nouveauté de l’appel universel à la sainteté au cœur du monde (39) et une certaine jalousie face au travail apostolique déployé par le fondateur.

À partir de cette jalousie et de ce manque de compréhension du phénomène apostolique, certains se livraient à attaquer l’Oeuvre ou la personne du fondateur, en pensant que s’ils minaient sa réputation, sa fondation en souffrirait aussi (40).

Le deuxième prenait l’Opus Dei pour un nouveau groupe politique ou de pression et attribuait faussement à l’Œuvre l’action professionnelle, politique, etc, libre et individuelle de ses membres (41).

Concernant ces sujets, saint Josémaria expose son idée de la liberté chrétienne, du droit à l’intimité personnelle et des agressions dont ils peuvent être l’objet. La calomnie implique la négation de la liberté et elle lèse fréquemment le droit à l’intimité. À la fin de son texte, il reprend le fil conducteur, à savoir la charité. S’il y a l’amour de Dieu, il y a aussi l’amour du prochain et le respect de la personne. La transformation de l’intelligence et de la volonté ouvrent nos yeux pour que nous voyons que « la charité chrétienne ne se limite pas à secourir celui qui a besoin de biens économiques ; elle vise, avant tout, à respecter et à comprendre chaque individu en tant que tel, dans sa dignité intrinsèque d’homme et de fils du Créateur » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 72.).

A°)  La liberté, le droit à l’intimité, à être soi-même

L’un des grands messages de saint Josémaria est l’appel à la liberté (42), la revendication de la liberté des enfants de Dieu. Ce saint répète que Dieu a créé l’être humain digne, libre et responsable. La liberté dans la société engendre le pluralisme qui est une source de richesse (43) mais peut être aussi une source de conflits s’il y a atteinte à la liberté où si la justice et la charité font défaut. Celles-ci doivent être présentes dans la formation de ce pluralisme comme un souffle intérieur, au cœur de chaque personne. Saint Josémaria, plutôt qu’être d’accord avec le pluralisme ou le tolérer simplement, a un regard plus profond et souligne que le respect est dû dès les origines à la personne et à sa dignité. Il faut respecter la personne qui est digne et libre et de ce fait respecter le pluralisme et les différences qui découlent de la nature de la personne. Le droit à l’intimité, en évitant de ‘ventiler’ la vie personnelle, est indispensable pour sauvegarder la liberté d’action. Saint Josémaria parle de la violation de ce droit, de la souffrance des victimes et de la nécessité de le défendre : « Face aux négociateurs du soupçon, qui donnent l’impression d’organiser une ‘exploitation de l’intimité’, il faut défendre la dignité de chaque personne, son droit au silence » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 69).

Quand il revendique le droit à l’intimité et à la renommée, il invoque le socle commun de la dignité humaine, qui appartient à toutes les personnes indépendamment de leur foi.

« Tous les hommes honnêtes, qu’ils soient chrétiens ou non, se rejoignent sur ce point parce qu’une valeur commune est en jeu : le choix légitime à être soi-même, à ne pas s’exhiber, à protéger, dans une réserve juste et pudique, ses joies, ses peines et ses souffrances familiales ; et surtout, à faire le bien sans spectacle, à aider les nécessiteux par pur amour, sans être obligé de publier la liste de leurs tâches au service des autres » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 69).

Il met en garde contre l’éventuel manque de cohérence, d’unité de vie, face au danger d’adultérer la charité jusqu’à l’injustice. Se dire chrétien ne garantit pas qu’on aime les gens. Aussi dit-il « nous ne devons pas être étonné que beaucoup, même des gens qui se disent chrétiens, se comportent de la sorte : ils imaginent avant tout le mal. Sans aucune preuve, ils le présupposent ; et non seulement, ils le pensent mais ils osent encore l’exprimer dans un jugement téméraire, devant la multitude » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 67).

Le message de l’Opus Dei a besoin de liberté comme on a besoin d’oxygène pour vivre. Étant donné qu’il est une annonce de l’appel à la sainteté de toutes les personnes par la sanctification du travail, la famille et les relations sociales, la liberté apparaît comme un préalable, comme le seul bouillon de culture, approprié à la propagation du message. Or tous non pas compris cette liberté radicale du chrétien. Ce manque de compréhension est aussi présent à l’origine des calomnies. La bonne renommée fut la première atteinte au niveau le plus visible. À un stade plus profond, que saint Josémaria perçut immédiatement, la vraie victime était la liberté, le respect dû à chaque personne.

C’est pourquoi saint Josémaria fut un inlassable défenseur de la liberté : « Vous êtes témoins que j’ai passé ma vie à prêcher la liberté personnelle, dans la responsabilité personnelle. Je l’ai cherchée et la cherche toujours, partout sur la terre, comme Diogène cherchait un homme. Et je l’aime chaque jour d’avantage, je l’aime par-dessus toutes les choses terrestres : elle est un trésor que nous n’apprécierons jamais suffisamment » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 184).

Ensuite, il va analyser la trame de la calomnie. Il va indiquer les méthodes et les arguments utilisés pour calomnier et comment, en empruntant un itinéraire pervers, ces méthodes vont devenir des usages acceptés dans la société, en privilégiant la présomption de culpabilité de l’autre, en adoptant la norme du soupçon. Le mauvais usage que l’on a fait parfois des progrès techniques dans les médias a contribué à l’acceptation générale de ces méthodes et de ces arguments et a été très souvent le véhicule d’injustices.

La fin du parcours est la banalisation de la calomnie, qui rabaisse la dignité de la personne et le respect qui lui est dû. La loi du soupçon semble s’être imposée dans les relations individuelles, sociales, économiques, etc. et la confiance est une valeur à la baisse.

Le meaculpisme est l’une des conséquences de la présomption de culpabilité et du soupçon que saint Josémaria décrit aussi : “Aussi, on part souvent du fait que tout le monde agit mal, et avec cette façon erronée de discourir, le meaculpisme, l’autocritique semblent inéluctable. Si vous ne versez par sur vous-même une tonne de fumier, ils en concluent qu’en plus d’être un méchant invétéré, vous êtes un arrogant hypocrite » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 69).

Ces paroles de saint Josémaria ont aujourd’hui la même actualité et la même force que jadis (44), et montrent combien il faut que les relations personnelles soient fondées sur la vérité et la charité, seule façon d’engendrer la confiance dans le corps social.

C°)  La charité : de l’obscurité à la lumière

Saint Josémaria va ensuite analyser la déconvenue de l’offensé, ses réactions, sa situation démunie et la façon d’affronter les calomnies avec un esprit chrétien, dans une attitude de pardon. Finalement, il décrit comment, dès qu’elle connaît Jésus-Christ, la personne entame un processus de transformation qui la conduit à percevoir la dignité de chaque personne et partant à changer son regard et le type de ses relations. Le processus va du fait de mal penser, dont on a fait une règle, à la justice et à la charité dont découlent le respect et l’amour de tous, avec leurs conséquences concrètes.

Saint Josémaria compare l’exercice et l’effet de la charité au passage de l’aveuglement à la lumière : « Parmi ceux qui ne connaissent pas le Christ, il y a beaucoup de gens honnêtes qui, par respect élémentaire, savent se comporter avec délicatesse : ils sont sincères, cordiaux, bien élevés. Si nous ne nous opposons pas, ni eux ni nous, à ce que le Christ guérisse ce qui nous aveugle encore, […] nous verrons bien les réalités terrestres et nous percevrons les éternelles sous un éclairage nouveau, à la lumière de la foi : nous serons arrivés à avoir un regard propre » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 71).

Cela s’accorde bien avec notre dignité. Saint Josémaria va se servir alors de la scène de la guérison de l’aveugle-né dont nous parle saint Jean (Cf. Jn 9, 1-41) et il va se centrer non pas sur la guérison, sur le miracle, mais sur les attitudes des personnages concernés : Jésus, les disciples, les pharisiens. « J’aimerais maintenant m’arrêter sur d’autres aspects afin que nous voyons concrètement que lorsqu’il aime Dieu, le chrétien n’est pas indifférent au sort des autres hommes et sait aussi les traiter avec respect et que lorsque cet amour décline, il y a le risque d’une invasion fanatique et impitoyable de la conscience des autres » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 67).

Les personnages de l’Évangile voient l’aveugle avec les yeux de la chair : Jésus le regarde avec des yeux miséricordieux et pense à sa guérison. Les disciples demandent à Jésus quels sont les péchés qui ont provoqué sa cécité, ceux de l’aveugle ou ceux de ses parents, en admettant d’avance (comme c’était le cas dans le contexte religieux et culturel de l’époque) que si quelqu’un est dans le malheur c’est bien parce qu’il a fait quelque chose de mal. Par ailleurs, les pharisiens ne veulent pas croire ce qui saute aux yeux et essaient de forcer la réalité pour l’enfermer dans leurs préjugés.  
Saint Josémaria décrit la transformation progressive des disciples au contact du Christ et le blocage des pharisiens par rapport à Dieu.

- Le changement des premiers nous montre combien l’amour de Dieu transforme vraiment les personnes et change leur façon de réagir vis-à-vis des autres.

- Les autres, repliés sur eux-mêmes, ne veulent pas voir un frère chez l’aveugle et le chassent de la synagogue. En effet, « ce cloisonnement a des résultats immédiats dans nos relations avec nos semblables » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 67).

Grâce au contact avec le Christ, l’aveugle récupère la vue et les disciples passent de l’obscurité à la lumière : « Ils étaient d’accord avec ce malheureux dicton : pense du mal des autres et tu seras dans le vrai. Ensuite, avec une plus grande connaissance du Maître, ils s’aperçoivent ce que veut dire être chrétien et leur avis s’appuie alors sur la compréhension » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 72).

Par ailleurs, les pharisiens s’accrochent à leur aveuglement, convaincus, comme tant d’autres, que celui qui pratique le soupçon est supérieur aux autres. Le Christ rend la lumière à l’aveugle et transforme ses disciples mais il n’arrive pas à la rendre aux aveuglés et respecte ainsi leur liberté.

À la fin de son homélie, saint Josémaria invite le lecteur à affronter les offenses dans l’attitude du chrétien transformé : à prendre la résolution de « ne pas juger les autres, de ne pas les offenser, même pas avec le doute, de noyer le mal dans une abondance de bien […], de ne jamais nous attrister si notre conduite droite est mal interprétée […], si le bien que nous tâchons de faire, est interprété de façon tordue […]. Pardonnons toujours, le sourire aux lèvres. Parlons clairement, sans rancune, quand nous pensons en conscience qu’il faut que nous parlions. Et laissons tout dans les mains de Dieu Notre Père, dans un divin silence […], s’il s’agit d’agressions personnelles » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 72).

A suivre dans la 2 ème partie
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Claude Coowar



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MessageSujet: Beauté du Pardon (2)   Ven 07 Oct 2016, 15:31

07.10.2016/17:08:39.

5. Attitude face aux calomnies


A°) Justification

Nous avons étudié les sources qui ont configuré l’attitude de saint Josémaria vis-à-vis du pardon. Il faut maintenant considérer comment il l’a vécu concrètement et comment il a réagi face aux offenses, en pardonnant à ses agresseurs.  Les calomnies ont commencé lorsque l’Œuvre, fondée en 1928, commence à être connue, au début des années trente à Madrid (). Après l’intervalle de la guerre, dans les années quarante et cinquante, les agressions furent particulièrement dures (46).

Parmi d’autres témoins, Mgr Pedro Cantero dit ceci : « La violence de ces calomnies et de ces attaques fut telle que si l’Œuvre avait été purement humaine, elle aurait été détruite ou elle serait restée en très mauvais état » (47). Ces attaques, reprises dans les années soixante, se poursuivirent jusqu’à la fin de sa vie en 1975 (48).

Nous aimerions considérer ces faits pour plusieurs raisons :

- La première est que la permanence de la calomnie et de chaque nouvelle agression demanda à saint Josémaria de vivre héroïquement la charité et la force d’âme. On constate dans les témoignages de ceux qui l’ont connu et dans ses propres écrits, que son attitude face aux offenses fut toujours la même jusqu’à la fin de sa vie. Il y a une ligne constante de persévérance et de croissance dans la charité. Le cardinal Bueno Monreal le rappelait ainsi : « C’est un aspect dans lequel, sans doute Josémaria trouva l’occasion de mûrir dans une croissance de la pratique héroïque de la charité » (49).

- La deuxième est que toute cette époque est liée au travail fondationnel de saint Josémaria : répandre l’Opus Dei, expliquer son origine, protéger le charisme et fixer son cadre juridique à l’intérieur de l’Église. Les calomnies paraissaient être un obstacle à l’expansion de l’Œuvre, elles étaient en même temps enchevêtrées dans cette première expansion et touchaient la personne du fondateur (50).

- La troisième raison est que les offenses venaient souvent d’autres catholiques, ecclésiastiques y compris, qui auraient dû le traiter charitablement même s’ils n’étaient pas d’accord avec son point de vue, ses modes apostoliques ou sa spiritualité. Que les offenses soient le fait de catholiques, voire d’ecclésiastiques renforçait leur gravité et accroissait sa souffrance. Ces agressions étaient différentes de celles subies durant la guerre civile où il était persécuté du fait d’être prêtre.

- Quatrièmement, la calomnie est un type d’agression particulièrement blessant. La calomnie lèse la justice parce qu’elle atteint l’honneur et la renommée. Elle lèse aussi la charité. C’est un type de dommage dont les effets, activés par l’offenseur, dépassent sa volonté et acquièrent une vie propre pour se propager comme une métastase qui envahit tout le corps sain. La calomnie se répète et elle est à nouveau acceptée sans que l’on cherche à voir si elle est vraie ou fausse. Cette répétition engendre des stéréotypes, sous forme de lieux communs, très difficiles à effacer par la suite. Nous constatons de nos jours encore qu’il y a des résidus des calomnies lancées à l’époque comme l’avait bien prévu le fondateur (51). La puissante violence psychologique est aussi une caractéristique de la calomnie. Il y a des agressions qui persistent durant un certain laps de temps mais qui cessent. Toutefois la calomnie agit de façon persistante et continue dans le temps, sa durée est indéterminée, elle ne fait que perpétuer la souffrance. Ceci peut produire chez l’offensé une vraie torture psychologique et le soumettre à une tension permanente.

Finalement, il faut préciser, dans un autre ordre des choses, que l’immense majorité des personnes comprenaient la nouveauté du message de l’Opus Dei si l’on s’en tient au fait de la rapide expansion de l’Opus Dei dans le monde : « Beaucoup de milliers de personnes, des millions, partout dans le monde, l’ont compris » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 70).

B°)  Humilité

La première attitude de saint Josémaria, est plus qu’une attitude, c’est un point d’arrivée qui va conditionner l’ensemble de sa réponse aux calomnies. Les agressions à sa renommée ont favorisé le détachement progressif de soi, qu’il avait initié bien des années auparavant. Dieu se servit des campagnes diffamatoires pour le conduire par la main vers l’humilité, la purification et l’identification au Christ dans sa Passion. Il en parlait lui-même en pensant à un moment précis de la période la plus difficile, au début des années quarante :

« À un moment donné, j’ai dû aller une nuit près du tabernacle […] pour lui dire : Seigneur, — et j’avais du mal, j’avais du mal parce que je suis très orgueilleux, j’avais de grosses larmes qui coulaient— si Tu n’as pas besoin de ma renommée, moi, pourquoi y tiendrais-je ? À partir de là, je me fiche éperdument de tout » (52).

Ce moment donné est révélateur du processus intérieur de saint Josémaria dans le temps, de son angoisse et de sa résistance intérieure à admettre que sa renommée soit brisée parce que Dieu le permettait. L’expression si Tu n’as pas besoin de ma renommée, moi, pourquoi y tiendrais-je ? est le point d’arrivée à un degré d’humilité à partir duquel il ne se souciera entre autres même plus de sa renommée. Quel fut donc l’attitude de saint Josémaria face aux calomnies ? À partir du double fondement de la charité et de l’humilité, il synthétisa son attitude devant l’offense dans un programme bien éprouvé : « pardonner, se taire, prier, travailler, sourire » (53).

C°) Pardonner et prier

L’attitude de saint Josémaria face aux calomnies fut de toujours pardonner, dès le premier instant (54) et de prier pour les personnes qui l’avaient offensé. Il était conscient de sa propre faiblesse, en tant qu’homme, et il disait être « capable de toutes les horreurs et tous les erreurs » (55). Il pensait que Dieu le pardonnait toujours, qu’Il est le Dieu de la main tendue. Si Lui nous pardonne ainsi, le chrétien devrait toujours aussi faire de même.

« J’ai eu l’occasion de voir que sa réaction vis-à-vis des attaques, terribles parfois, était toujours surnaturelle et pleine de charité. Et je voudrais préciser que cela n’était pas chez lui quelque chose de stoïque, de passif ou d’apathique. Sa réaction était dynamique, empreinte de beaucoup de prière et de mortification […] et d’une totale confiance en Dieu » (56). Le cumul de calomnies aurait pu laisser chez lui une trace d’amertume, de méfiance ou de cynisme, mais grâce au pardon accordé toujours et dès le premier moment, il est devenu quelqu’un de profondément humain et compréhensif. « Dans ces circonstances-là ainsi que dans d’autres semblables, je ne l’ai jamais vu réagir avec rancune. Il n’était pas fait pour cela, mais pour comprendre, pardonner, oublier » (57).

Nous considérons aussi le témoignage sur saint Josémaria de Mgr Juan Hervas, fondateur des Cours de Chrétienté. À l’occasion de cette fondation, ce prélat fut calomnié dans les années cinquante du siècle dernier. Au cœur de cette contradiction il dut se rendre à Rome puisqu’on avait porté plainte contre lui au Saint-Office. Il était ami de saint Josémaria et il en profita pour aller le voir. C’est en 1976 qu’il évoquait ce que celui-ci lui avait dit après qu’il lui eût ouvert son cœur : « Ne t’en fais pas, ce sont nos bienfaiteurs, ils nous aident à nous purifier. Il faut les aimer, prier pour eux ». Il appuyait sur ces mots lorsqu’il me disait qu’il fallait aimer ceux qui ne nous comprennent pas, prier pour ceux qui nous jugent sans chercher à savoir et il soulignait qu’on ne doit prêter notre attention qu’à la voix de l’Église et non pas aux rumeurs de la rue et, avec l’aide de Dieu, faire en sorte que notre cœur soit pur de toute amertume et de tout ressentiment. Ses propos m’ont fait un grand bien ! C’était la communication de son expérience personnelle. […] Ses conseils étaient profondément convaincants vu l’authenticité avec laquelle il les avait lui-même pratiqués et la façon dont il les vivait encore à l’époque » (58).

Nous avons déjà vu que la décision de pardonner fait que l’offensé se dégage du poids du cycle des agressions. Cette délivrance, sous un point de vue psychologique, est renforcée par le fait de prier pour l’agresseur : on déplace le centre d’attention de soi-même à l’autre et l’on a une autre perception de l’agresseur (59), on rejette le victimisme, on se met à sa place en quelque sorte et on peut arriver à comprendre que parfois on a contribué à détériorer la relation. Prier pour celui qui nous a agressé nous raffermit aussi dans la décision de pardonner et de fermer la porte à la vengeance.

D°) Temps de se taire

« Et dans un divin silence — Iesus autem tacebat (Mt 26, 63) — laissons tout dans les mains de Dieu notre Père s’il s’agit d’attaques personnelles aussi brutales et déplacées qu’elles soient » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe n. 72).

Saint Josémaria faisait la différence entre les calomnies dirigées contre sa personne et celles atteignant l’Église ou l’Opus Dei.

Si elles le touchaient personnellement, il avait pris la décision de ne pas se défendre. Il a choisi le silence, en imitant le Christ dans sa Passion : « Quant à lui, il ne s’est jamais personnellement défendu, imitant ainsi de façon extrême l’exemple du divin Maître : Iesus autem tacebat” (60). C’est dans le silence de Jésus que l’on voit son désir d’accueillir toutes les formes possibles des souffrances de l’humanité en leur donnant un sens rédempteur. Le Seigneur semble ainsi assumer la souffrance de ceux qui ne peuvent pas se défendre contre les offenses, les injustices, les violences, etc. Il s’agit souvent d’innocents, comme les enfants. C’est le silence du Christ qui prête sa voix à ceux qui n’ont pas de voix et qui crie pour eux. Saint Josémaria voulut s’identifier à Jésus à ce niveau-là aussi alors qu’il aurait pu se défendre et que tout en ayant parfaitement le droit de le faire, il ne le fit pas.  Saint Josémaria avait médité sur le silence de Jésus, comme nous le constatons en Chemin :  “Jésus…silencieux – ‘Iesus autem tacebat’ À quoi bon parler pour te consoler ou pour t’épancher ? Tais-toi. Cherche la joie dans les mépris : toujours peu par rapport à ceux que tu mérites. – Peux-tu par hasard demander : « Quid enim mali fecit ?’ – Qu’ai-je donc fait de mal ? » (61).

C’était un silence extérieur. Ceci dit, il fallait bien qu’il eût un intense dialogue intérieur avec Dieu, pour une identification progressive, pour faire le choix de renoncer à la défense et puis pour accepter et aimer toute situation calomnieuse éventuelle. C’était un silence volontaire, conscient qui n’avait rien à voir avec la résignation.

Ce silence allait dans deux directions. D’un côté, il renonçait à se défendre devant des attaques personnelles. Par ailleurs, il adoptait l’attitude de ne pas parler des calomnies, personnelles ou non, ni avec les siens, si cela n’était pas nécessaire, ni avec les étrangers n’ayant aucune raison d’être mis au courant, en évitant ainsi tout éventuel manque de charité.

Dans cette ligne-là, durant de longues années, et afin de vivre la charité, saint Josémaria garda le silence quant aux campagnes diffamatoires qui se sont abattues sur lui. Beaucoup d’épisodes concrets, avec des noms, des dates et des circonstances précises ont été ensevelis avec lui. Il tint à ce que ses enfants aient cette attitude et il demanda aux fidèles de l’Œuvre qui étaient l’objet de calomnies durant l’expansion apostolique de ne pas parler de ces faits entre eux pour éviter la tentation de manquer à la charité vis-à-vis des personnes impliquées (62).

E°) Temps de parler


“Parlons clairement, sans rancune, quand nous pensons en conscience que nous devons parler »
(Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 72). Son attitude de pardon constante, sans exceptions, était loin d’être une façon d’éviter des conflits, d’omettre des devoirs dans une charité sentimentale et ou de ne pas signaler l’erreur.

Ceci dit, quand les offenses ne le visaient pas, mais visaient l’Église ou l’Opus Dei, alors son sens de la justice faisait qu’il intervienne, qu’il agisse et qu’il parle devant les responsables. Dans l’organisme de sa vie intérieure, la charité modulait l’application de la justice et de la force en évitant, d’un côté, le faux pardon, qui aurait été une omission dans l’exercice de la force et une injustice, et par ailleurs, une injustice ou une force appliquées avec une froideur et un rigorisme tels qu’en dehors de toute vertu, ils n’auraient pas respecté la dignité de l’offenseur.

Saint Josémaria était vivement conscient d’être responsable devant Dieu de la netteté du charisme fondationnel qui ne devait pas perdre de son intégrité durant sa transmission. Les calomnies contre l’Œuvre s’interposaient dans ce processus et mettaient en danger aussi bien l’esprit que l’existence même de l’institution, surtout à ses tout premiers débuts.

C’est pourquoi, en tant que fondateur, le fait de défendre l’Œuvre ou ses enfants spirituels était pour lui un devoir de justice
. Dans ces cas-là, il n’était plus lui-même l’enjeu : c’était le charisme de l’Opus Dei, les personnes qui s’incorporaient à la nouvelle fondation et celles qui profitaient de ses apostolats. « À certains moments, de façon incompréhensible, il y en eut qui voulurent détruire l’Œuvre ou mettre des difficultés à son développement. Josémaria mettait tout en œuvre pour tirer la vérité au clair car c’était un impératif de la charité : ne laisser personne dans l’erreur. Ensuite, avec les personnes, la compréhension : je ne l’ai jamais entendu dire du mal de qui que ce soit » (63).

Il faisait la différence entre le pardon, la justice et la proclamation de la vérité. Pardonner ne signifie pas renoncer à la vérité. Il pardonnait ceux qui le calomniaient, mais il ne se passait pas du droit à défendre et à parler clairement de l’esprit de l’Œuvre. En 1961, il écrivait : « J’ai toujours tâché de répondre avec la vérité, sans arrogance, sans orgueil, même si les calomniateurs étaient mal élevés, arrogants, hostiles, sans le moindre signe d’humanité » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 70)..

Quelques années plus tard, à partir de 1970, aux moments de crise grave au sein de l’Église, saint Josémaria fit aussi preuve de courage, de force et d’amour de la vérité lorsqu’il défendit publiquement devant des milliers de personnes, l’Église et le pape (64).

F°) Travailler et sourire

La calomnie a aussi un effet paralysant. Elle agit comme du poison dans le système nerveux central de l’âme. La victime endommagée dans sa renommée sent la terre s’ouvrir sous ses pas et rase alors les murs. Les personnes calomniées « ne savent pas où regarder : elles sont atterrées, elles n’en reviennent pas, elles se disent qu’il ne peut s’agir que d’un cauchemar » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 68).

C’est la raison pour laquelle quand on cherche à faire le bien, la calomnie est un gros obstacle, puisque on est tenté de se désister. Avec l’abattement naturel, il y a la crainte à poursuivre son action et pour éviter de nouvelles attaques, on cède à la peur.  La persistance des calomnies et leur banalisation peut aussi provoquer des doutes quant au projet personnel et quant à l’assurance de faire le bien : « S’il y en a tant qui se dressent contre, y compris des ecclésiastiques, se pourrait-il que je me sois trompé ? » Aussi, il est raisonnable de croire que cette question ait pu l’assaillir intérieurement. Il est réellement difficile de se mettre à la place d’une personne calomniée et de réaliser quelles sont les souffrances, les craintes, les angoisses et les doutes qu’elle peut éventuellement connaître.

En se mettant au travail, on surmonte le danger d’être paralysé par la calomnie. Travailler était donc pour saint Josémaria une façon d’éviter les lamentations stériles, de ne pas perdre son temps à critiquer l’adversaire, de ne pas être obsédé par la calomnie. Cette réponse n’est cependant pas formulée à partir d’une passivité, mais, comme nous l’avons déjà montré, il s’agit d’une réaction dynamique, déterminée qui, partant d’une « totale confiance en Dieu » (65), le portait à prier et à continuer de travailler. Travailler c’était aussi défendre la vérité dès que cela s’avérait nécessaire, transmettre foi et assurance à ses enfants et poursuivre le développement des apostolats. Mgr Santos Moro s’exprime à ce propos : « J’ai été profondément touché par son attitude patiente et en même temps par sa force à poursuivre son chemin sûr, ferme et sans fléchir, en faisant ce que Dieu lui demandait, dans une confiance absolue en Lui » (66).

Cette attitude reflète une foi géante en Dieu et dans le charisme qu’il en avait reçu, une grande charité pour pardonner, une espérance en Dieu qui était en mesure de contrer ces difficultés et comme un fruit de ces trois vertus, la force d’âme, l’équilibre, l’assurance, la sérénité, la paix intérieure et la joie.
Arrêtons-nous à la joie, dernière attitude que nous allons analyser et à laquelle nous avons fait allusion avec le mot sourire. Sourire est le résultat de l’amour de la volonté de Dieu qui permet les accusations injustes. La tristesse, le souci, le manque de sérénité et sans doute la perte de confiance en Dieu ainsi que le pessimisme sont des résultats de la calomnie, qui met la victime en situation d’infériorité.

Saint Josémaria décrivait ainsi l’angoisse du calomnié en évoquant “le récit de Susanne, cette femme chaste, faussement accusée de malhonnêteté par deux vieux pervers […]. Combien de fois la méchanceté des jaloux ou des intrigants place beaucoup de créatures propres dans la même situation ! Elles n’ont plus que cette alternative : ou offenser le Seigneur ou voir leur honneur terni. La seule solution noble et digne est, en même temps, terriblement douloureuse, et elles doivent trancher : je préfère être non coupable entre vos mains que de pécher contre le Seigneur (Dan 13, 23) » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 68).

C’est la raison pour laquelle les témoignages de ceux qui l’ont connu à cette époque sont poignants. Ils traduisent une stabilité constante au milieu de l’environnement calomnieux où il vécut si longtemps : « Je suis moi-même encore dans l’admiration et puis affirmer que je ne l’ai jamais vu préoccupé. C'est-à-dire, je n’ai jamais perçu qu’il ait pu traverser un moment difficile. C’était, sans aucun doute, sa foi en Dieu, l’espérance en l’aide de Dieu son Père et donc, sa joie et sa bonne humeur, qui lui permettaient, non seulement de ne pas perdre la paix, mais de communiquer aux autres l’énorme confiance en l’accomplissement de la volonté de Dieu » (67).

Dans le témoignage de Mgr Pedro Cantero que nous citons ici, apparaît encore le trait sacerdotal de son identification au Christ, source de sa joie. Saint Josémaria comprit ainsi que cette vertu était un gain découlant de son adhésion aimante à la volonté de Dieu son Père. “Je suis encore dans l’admiration à la pensée que quoi qu’il en fût, il ne perdit jamais son sourire caractéristique. Il ne s’agissait pas du sourire facile d’un homme bon sans soucis ou de celui qui ne se rend pas compte de ce qui se passe, c’était la manifestation extérieure de sa paix intérieure : cette paix venait de ce qu’il embrassait de tout son cœur une croix dont personne ne connaît exactement les dimensions. Elle était la joie et la paix de celui qui se glisse dans les plaies du Seigneur et accepte, lorsque les circonstances sont dures, la volonté de ce Dieu qui veut nous identifier à son Fils sur la Croix » (68).

6. Le pardon comme un style de vie et la culture de la paix

A°) Paramètres culturels et pardon.

Le message du pardon, la mise en pratique par les chrétiens et son assimilation dans la culture et dans législation, ont été des facteurs civilisateurs de la culture occidentale. Cependant, le pardon se heurte aujourd’hui à quelques courants culturels prédominants qui le dénaturent et le rendent difficile à comprendre, voire à pratiquer. L’on détecte la régression du pardon dans la détérioration des relations personnelles, dans l’incapacité croissante à restaurer des ruptures, dans l’esprit procédurier qui s’invite dans les rapports familiaux, dans le souci et la crainte de vivre dans des sociétés conflictuelles, voire violentes, et sujettes à la polémique (69).

Nous allons brièvement parler de trois de ces courants compte tenu de leur impact sur le pardon.

Pour le relativisme, c’est le choix personnel qui détermine la bonté ou la méchanceté des actes, sans aucune référence objective. Cette perspective subjectiviste tend aussi à excuser les agissements personnels et par conséquent à relativiser et à effacer la faute. S’il on n’est pas conscient de l’offense, il n’y a pas de faute et sans faute, il n’est pas nécessaire de demander pardon (70).

Le relativisme conduit aussi à la banalisation du mal que renforce l’absence de faute, dilue les frontières de l’offense et fait que le pardon soit inutile. Le relativisme fait aussi obstruction à la possibilité de partager un domaine de principes où l’on puisse reconnaître l’autre, aussi quand il nous offense.
De son côté, l’individualisme préconise l’autonomie radicale de la personne qui ne conçoit le besoin d’être sauvé par quelqu’un ou quelque chose d’étranger à lui-même, ni que son action ait une influence chez les autres (71).

La présence du pardon dans les relations interpersonnelles suppose que l’on ait accepté l’existence d’une fraternité universelle et la fragilité de l’être humain pour avoir la vérité sur la personne dans la société. Nous ne pouvons pas éliminer artificiellement les réalités qui nous rappellent que nous dépendons les uns des autres (72) sans crainte de nous endommager.

L’individualisme empêche souvent de se mettre à la place de l’autre. « À la compréhension du grand mystère de l’expiation s’oppose, d’autre part, notre conception individualiste de l’homme. Nous ne pouvons plus comprendre la signification vicaire, parce que, selon nous, tout homme vit isolé en lui-même. Nous ne sommes plus capables de comprendre le profond enchevêtrement de toutes nos existences et leur enlacement par l’existence de l’Unique, du Fils incarné » (73).

Dans l’optique du pardon, l’individualisme peut conduire à des formes distortionnées de pardon, comme peut l’être, entre autres, le fait de l’accorder à partir d’une volonté de pouvoir et non pas de gratuité, comme si le destin de l’offenseur se trouvait entre nos mains ou que la délivrance de sa faute dépendait exclusivement de nous (74).

Le troisième courant c’est l’hédonisme qui conduit à éviter la souffrance présente dans tous les conflits alors que « la faute est une réalité, une réalité objective ; elle a causé une destruction qui doit être réparée » (75).

Dans le pardon, il y a toujours une souffrance. “La faute doit être assumée, réparée et ainsi surmontée. Le pardon a un coût, et d’abord pour celui qui pardonne. Le mal qui lui a été fait, il doit le surmonter intérieurement, le brûler au-dedans de lui et ainsi se renouveler, de sorte qu’il fasse entrer l’autre, le coupable, dans ce processus de transformation et de purification intérieures, que tous deux se renouvellent en souffrant le mal jusqu’au fond et en le surmontant »
(76).

Demander pardon a aussi un coût : l’expiation (77), ou réparation de l’ordre brisé par l’offense et la vérité sur soi-même recouvrée alors qu’elle avait été trahie par la faute commise. C’est le processus de la reconnaissance de la vérité, le repentir, la demande de pardon, la réparation et la résolution d’éviter de nouvelles offenses (78). Il n’y a pas de raccourcis pour le pardon. Essayer d’y arriver pour se libérer de la faute sans en assumer la douleur rend le pardon difficile et provoque la prolifération de faux pardons (79) qui ne feront que perpétuer les blessures et empêcher le cycle des offenses de se fermer (80).

L’influence générale de ces courants culturels dans la société provoque la création d’un réseau de relations fondées sur l’intérêt. Quand ces relations sont dominantes nous construisons une société dont la culture ne comprend pas bien le besoin des actes gratuits et donc du pardon, acte gratuit par excellence. Aussi, Benoît XVI détecte-t-il ces symptômes et dit : « la cécité de l’homme’ n’est pas à construire que sur des relations de droits et de devoirs, mais, avant et plus encore, sur des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. La charité manifeste toujours l’amour de Dieu dans les relations humaines aussi » (81).

L’existence d’actes gratuits garantit la consistance de l’amour dans notre vie et dans la société. La charité ne peut pas seulement faire partie de la périphérie des relations sociales, mais elle doit en être le centre (82).

B°) Effet global : semeurs de paix et de joie.

L’être humain est relationnel et le soin des petites relations à un effet capillaire et multiplicateur. La charité agit en cercles concentriques, du dedans vers le dehors, contrairement à ce qui se passe dans le cycle offense-vengeance qui est représenté comme une spirale qui attire tout vers son centre destructeur pour tout détruire à son passage. Benoît XVI note à ce propos que la charité « donne un vrai sens à la relation personnelle avec Dieu et avec le prochain. Elle n’est pas seulement le début des micro-relations, telles que les amitiés, la famille, le petit groupe, mais aussi des macro-relations, telles que les relations sociales, économiques et politiques » (83).

Le pardon doit être un recours vécu sur le terrain, intériorisé à partir de la charité et pratiqué dans le mariage, dans la famille (84), à l’école, dans l’amitié, au travail et dans toutes les circonstances. Le pardon doit cesser d’être un fait que l’on prêche mais qu’on ne pratique pas et devenir une expérience quotidienne du « style de vie » (85) du chrétien transformé. Le pardon n’est pas une formule d’exception. L’unité de vie que prêchait saint Josémaria qui est un appel à la cohérence de vie chrétienne, demande de vivre le pardon toujours et dès le premier moment. C’est pourquoi, pratiquer le pardon dans la vie de tous les jours doit être une chose habituelle.

Autrement, vu la nature de l’agression, on passera de la petite offense aux sentiments négatifs et au manque de communication (86).
Il est dit qu’il faut apprendre à pardonner (87). Mais en pensant à la charité comme source de pardon, il serait plus correct de dire qu’il faut apprendre à aimer : à aimer Dieu et, à partir de Lui, à aimer son prochain, même s’il nous offense (88). Si on ne pardonne pas, on n’aime pas. Le problème du pardon peut résider en sa mise en pratique quand l’offense est là et que les émotions se déchaînent, ou bien quand la honte de la faute devient un sentiment insurmontable et que la vérité de l’offense semble trop crue pour être affrontée. C’est sans doute à ce stade-là qu’un apprentissage est nécessaire : comment pardonne-t-on ?, quels pas faut-il faire ?, avec quoi doit-on s’affronter ?

Beaucoup d’auteurs, quel que soit leur point de vue, religieux, psychologique, politique, social, etc, coïncident cependant sur ces points (89) : la vérité (la reconnaissance), le repentir (la peine d’avoir provoqué le mal), la publicité (demander le pardon à l’offensé) avec leurs conséquences : l’engagement à ne plus recommencer et la réparation (rétablissement de la situation antérieure) (90).

Pour savoir ce qu’est le pardon, il est nécessaire de faire l’expérience de son accord et de sa réception. Découvrir sa compénétration avec la dignité humaine, son adéquation à notre psychologie et à notre affectivité et la beauté de ses effets. Comme le dit Alejandro Llano, le mot « pardon » « est le seul qui sème la paix et qui, s’il est sincèrement répété et accepté en toutes ses conséquences, finit par avoir un effet performant, c’est-à-dire, produit ce qu’il signifie » (91).

Le ressentiment et la vengeance sont tournés vers le passé et y demeurent en fomentant des sentiments agressifs. Pareillement, le refus du pardon accordé vous enfermé dans le passé et marque les relations présentes et futures.

En revanche, le pardon dépasse le passé grâce à l’amour, la vérité, la justice et la souffrance et donne de nouvelles chances au futur en renouvelant les relations à l’intérieur de l’homme : à quoi peut-on comparer le pardon ? Il est comme un « baptême anthropologique » qui nous régénère pour une nouvelle vie de relation. Nous comprenons alors que le pardon, personnellement expérimenté, accordé et reçu, « témoigne de ce qu’en notre monde, l’amour est plus fort que le péché » (CÉC n. 2844).

“Notre responsabilité est grande : en effet, être témoin du Christ suppose, avant tout, que nous tâchions de nous conduire selon sa doctrine, de lutter pour que notre conduite rappelle celle de Jésus, évoque sa figure très aimable. Nous devons nous conduire de telle sorte que les autres puissent dire en nous voyant : c’est un chrétien, il n’a pas de haine, il sait comprendre, il n’est pas fanatique, il est par-dessus les instincts, il est sacrifié, il manifeste des sentiments de paix, il aime » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n. 122).


NOTE etc ... voir l'hyper-lien.

***

Jaime Cárdenas del Carre
Docteur (Université de la Sainte-Croix, Rome)
Maître en Conflictologie (Université Oberta de
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Beauté du Pardon
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