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 France : « Les évêques contre les rafles »

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Chrysostome



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MessageSujet: France : « Les évêques contre les rafles »   Mar 17 Jan 2012, 15:18

France : « Les évêques contre les rafles »

Soutenus par Pie XII


ROME, lundi 16 janvier 2012 (ZENIT.org) – « Les évêques contre les rafles » titre en couverture « Histoire du Christianisme Magazine » qui précise : « Soutenus par Pie XII » dans son édition de janvier-février 2012 (n. 58) : un dossier réalisé avec le concours d’une historienne agrégée, Sylvie Bernay, qui rassemble l’essentiel de sa thèse de doctorat, encore inédite et qui devrait paraître en avril prochain aux éditions du CNRS sous le titre : « L’Eglise en France face à la Shoah ».

« Comment les évêques français, soutenus par le pape Pie XII, ont-ils tenté de freiner la machine génocidaire ? » demande l’auteur en se fondant sur des fonds d’archives jusqu’ici inexplorés.

HCM expose, dans ce dossier de 28 pages, richement illustrées, les « réseaux chrétiens de sauvetage » des juifs pendant l’occupation nazie, montre comment les libertés se sont décidées face aux persécutions, comment Pie XII a manifesté son soutien , elle indique certains « diocèses refuges » et propose ainsi une nouvelle vision de la réaction catholique face à la Shoah.

Dès 1940, les juifs étrangers présents en France sont regroupés dans des camps d’internement : ils montent, sous contrôle de la police française, dans les trains qui les conduisent à Baume-la-Rolande et Pithiviers.

Le cardinal Jean Verdier (1864-1940), archevêque de Paris, sera un « fer de lance de la résistance catholique aux idées nazies ». Il se fait l’artisan du « rapprochement entre l’Eglise et l’Etat » et de « l’amitié entre juifs et chrétiens ». « Avec trois autres cardinaux européens, il dénonce fermement l’idéologie raciste et eugéniste des nazis dans un ouvrage « Les chrétiens contre le racisme, une hérésie anti-romaine » diffusé en décembre 1938 », explique l’auteur qui ajoute le témoignage de l’organe de presse des SS le « Schwarze Kopf » qui le situe parmi les « ecclésiastiques les plus actifs » avec le card. Mundelein de Chicago et le card. Hinsley à Westminster.

Le cardinal Pierre-Marie Gerlier a été déclaré « Juste parmi les Nations » par le mémorial de Yad VaShem en 1980. Il avait été un brillant avocat à Paris avant de devenir prêtre : « Son engagement inconditionnel pour le sauvetage des juifs à partir de mars 1942 l’amène à entrer dans une forme de désobéissance civile proche de la résistance ».

Mgr Valerio Valeri (1883-1963) est nommé par Pie XI nonce apostolique en France le 1er juillet 1936, au moment du Front populaire : il entretient des relations cordiales avec Léon Blum. Après l’invasion, il reste en poste sous Vichy, y menant une vie « retirée et simple » : « Il soutenait personnellement l’aumônerie catholique des camps de l’abbé Lagarde, qui aidait les juifs internés ». Il fit valoir auprès de Pétain que « le Saint-Siège n’approuvait pas les lois françaises ». Et, pendant les rafles de l’été 1942, il fit l’aller-retour à Rome pour prendre des instructions auprès du pape : il s’emploiera à faire reconnaître le gouvernement provisoire de la république française par le Vatican.

Quelques jalons : du 26 juillet au 31 août 1940, le cardinal Suhard est arrêté et interrogé par l’Occupant ; octobre 1940 : premier statut des juifs ; juin-juillet 1941, 2e statut, loi sur l’aryanisation des biens ; 24 juillet 1941 : déclaration de l’épiscopat sur les droits de la personne humaine ; mars 1942 : Gerlier se porte garant de la défense des juifs ; 16-22 juillet 1942 : rafles en zone non-occupée, protestation non publique ; août-septembre 1942 : série de protestations publiques en chaire dans 5 diocèses de la zone libre ; décembre 1942-mars 1943 : démarches secrètes du card. Suhard et de Pie XII pour protéger les juifs réfugiés en zone italienne ; août 1943 : intervention secrète de Pie XII pour empêcher Pétain de signer la loi sur la dénaturalisation ; février 1944, le card. Gerlier demande au préfet de Paris de ne pas donner ses listes.

HCM souligne qu’au cœur de l’Europe occupée, « confrontés aux rafles et aux déportations, les évêques et Pie XII ont réussi à contrarier la machine nazie. En faisant pression sur Pétain et Mussolini, puis en prenant à témoin l’opinion, et ce, malgré les chantages de l’occupant ».

Elle cite ce rapport du colonel Knochen, chef des SS en France, en août 1943 : « Le Maréchal Pétain a déclaré que Mgr Chappoulie, représentant les cardinaux en France, était venu le trouver, il y a deux jours, et lui a déclaré que le pape était très inquiet d’apprendre que de nouvelles mesures contre les Juifs seraient admises en France par le Maréchal. Le pape, a-t-il dit, est personnellement en souci pour le salut de l’âme du maréchal. Le maréchal a été visiblement impressionné par la visite de ce haut ecclésiastique ».

Un chapitre intéressant significatif : celui consacré aux diocèses refuges, attestés par les archives de Yad VaShem. L’historienne Jeanine Levana Franck « estime que 10 à 15 % sont effectués par des réseaux juifs (…), 10 à 15 % par des réseaux chrétiens, et 68 % par des sauveteurs qui se sont engagés (…) à la suite de contacts fortuits ».

Dans la région lyonnaise, quelques rares échanges attestent « la solidarité des évêques pour sauver des juifs ». Mgr Rémond, évêque de Nice, se plaint au card. Gerlier que plusieurs de ses églises ont été perquisitionnées, y compris la nuit, avec interrogatoire des prêtres, sous prétexte dit-il, que des juifs y étaient hébergées.

Les évêques de Montauban, Marseille, Toulouse, Clermont, Lyon et Tulle ont donné l’ordre d’ouvrir les couvents, pendant la rafle du 26 août 1942. A Annecy, Mgr Cesbron accueille des juifs chez lui. Les rabbins ont aussi reçu l’aide des évêques de Tarbes, Auch, Agen, Grenoble, Narbonne et Nice, selon des rapports adressés au Consistoire central. Dans le diocèse d’Albi, les maisons religieuses ont accueilli des enfants.

L’accueil dans les couvents féminins de clôture sont dus à l’engagement des évêques, seuls habilités à donner l’autorisation de rompre ainsi la clôture : l’auteur cite le Carmel de Lyon. La communauté accepte par un vote. Les réfugiées restent cachées trois mois et y célèbrent le shabbat.

Anita Bourdin

http://www.zenit.org/article-29906?l=french
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Jonas et le signe



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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Mar 17 Jan 2012, 15:38

Il faudra bien qu'un jour la vérité soit connue sur l'engagement de l'Eglise pendant cette dure et triste époque.
Même le si décrié général Franco a oeuvré pour protéger des juifs par le biais de ses ambassades ds l'Europe occupée (et ce n'était pas sans risque!)
Pourtant, les juifs reprochent tjrs à Pie XII de n'avoir pas explicitement condamné le nazisme. Mit brennender sorge ne leur suffit pas...
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Chrysostome



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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Mar 17 Jan 2012, 16:29

Certains Juifs ont sans doute encore du ressentiment contre l'Église pour diverses raisons historiques...
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Oculus



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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Mar 17 Jan 2012, 17:45

c'était tellement évident que tel était le rapport de léon Bérard , ambassadeur de Vichy au vatican , à Philippe pétain concernant les obstacles que pourrait mettre l'Eglise catholique à l'adoption du statut des juifs :



Citation :
Monsieur le Maréchal,

Par votre lettre du 7 août 1941, vous m'avez fait l'honneur de me demander certains renseignements touchant les questions et les difficultés que pouvaient soulever, du point de vue catholique romain, les mesures que votre Gouvernement a prises à l'égard des Juifs. J'ai eu l'honneur de vous adresser une première réponse où je constatais que jamais il ne m'avait été rien dit au Vatican qui supposât, de la part du Saint-Siège, une critique ou une désapprobation des actes législatifs et réglementaires dont il s'agit. Maintenant, je puis affirmer, en outre, qu'il n'apparaît point que l'autorité pontificale se soit à aucun moment occupée ni préoccupée de cette partie de la politique française et qu'aucune plainte ou requête venue de France ne lui en a, jusqu'à présent,donné l'occasion.

J'ajoutais, dans ma précédente lettre, qu'il me faudrait quelque temps, en raison des habitudes romaines, pour réunir les éléments d'une réponse fondée et complète. Je n'ai encore pu me procurer les textes organisant le statut des Juifs dans l'Etat fasciste, ce qui s'explique aisément quand on sait que nous n'avons ici aucune relation directe avec les autorités italiennes. J'espère recevoir un de ces prochains jours ces documents. Mais je me trouve dès à présent en mesure de traiter le sujet principal qui m'est indiqué par votre lettre du 7 août: la position du Saint-Siège devant le problème juif avec examen des contradictions ou divergences qui pourraient se constater entre les enseignements de l'Eglise sur cette question et la législation fasciste d'une part, la législation française de l'autre.

La matière est complexe. Pour donner à mon exposé autant de clarté et de précision qu'il me sera possible, je vous demanderai, Monsieur le Maréchal, la permission d'y marquer par des rubriques et des paragraphes l'ordre que je crois utile de suivre et les divers points sur lesquels a porté mon enquête. Je n'y affirmerai rien qui n'ait été par moi vérifié auprès de représentants très autorisés du Gouvernement de l'Eglise.

A.- L'EGLISE ET LE RACISME
Il y a une opposition foncière, irréductible, entre la doctrine de l'Eglise et les théories «racistes». L'Eglise, par définition universelle, professe l'unité du genre humain.

Un même rédempteur est mort pour tous les hommes ; l'Evangile s'adresse et sera annoncé à «toute créature». Tout être humain a une âme immortelle, assistée de la même grâce et appelée au même salut que celle de tous ses semblables. C'est par-là qu'il se trouve constitué en dignité ; là est le fondement de ses droits, dont ses devoirs sont la mesure. Toutes ces propositions demeurent incompatibles avec une conception qui fait dériver de la conformation du crâne et de la qualité du sang et les aptitudes et la vocation des peuples, leur religion même, pour établir finalement une hiérarchie des races, au sommet de laquelle apparaît une race pure ou royale que l'on nomme «aryenne».

Dans son Encyclique Mit Brennender Sorge du 14 mars 1937 sur le national-socialisme et la situation du catholicisme en Allemagne, Pie XI écrit: «Quiconque prend la race, ou le peuple, ou l'Etat, ou la forme de l'Etat, ou les dépositaires du Pouvoir, ou toute autre valeur fondamentale de la communauté humaine - toutes choses qui tiennent dans l'ordre terrestre une place nécessaire et honorable - quiconque prend ces notions pour les retirer de cette échelle de valeurs, même religieuses, et les divinise pour un culte idolâtrique, celui-là est loin de la vraie foi en Dieu et d'une conception de la vie répondant à cette foi.»

Le29 juillet 1938, dans une allocution adressée aux élèves du Séminaire de la Propagande, ce même Pape disait: «On oublie que le genre humain, tout le genre humain, est une seule et grande race universelle humaine. On ne peut toutefois nier que dans cette famille universelle il y ait place pour les races spéciales, pour des nationalités encore plus spécialisées : c'est comme dans les grandes compositions musicales comprenant de grandes variations où cependant l'on retrouve le même motif général, le leitmotiv qui domine et inspire toute la pièce. De même dans le genre humain...»

Par décret du 13 avril 1938, la Congrégation pontificale des Etudes, Séminaires et Université a dénoncé comme contraires à la foi un certain nombre de propositions racistes, dont les suivantes: «... 5. La religion est soumise à la loi de la race et doit lui être adaptée. - 6. La source première et la règle suprême de tout ordre juridique est l'instinct racial».

L'Eglise a donc condamné le racisme comme elle a condamné le communisme.

De ses enseignements touchant les idées racistes on ne saurait pourtant déduire, il s'en faut de beaucoup, qu'elle condamne nécessairement toute mesure particulière prise par tel ou tel Etat contre ce que l'on appelle la race juive. Sa pensée comporte, là-dessus, des distinctions et des nuances qu'il convient de noter. Le sujet doit être traité distinctement.

B.- L'EGLISE, LE PROBLEME JUIF ET L'ANTISEMITISME
On chercherait vainement à extraire du droit canonique, de la théologie, des actes pontificaux, un ensemble de préceptes qui ressemblât à une législation sur le judaïsme et la religion judaïque. On n'y trouverait même pas facilement, en telle matière, un corps de doctrine aux contours bien arrêtés.

Le principe qui apparaît d'abord, et comme le plus certain, c'est qu'aux yeux de l'Eglise, un juif qui a reçu valablement le baptême, cesse d'être juif, pour se confondre dans le «troupeau du Christ». Toutefois, il ne faudrait pas se hâter d'en conclure que, pour l'Eglise, la religion soit la seule chose qui distingue Israël au milieu des nations. Elle ne considère pas du tout que les juifs constituent une simple «famille spirituelle», comme celles que composent chez nous, par exemple, les catholiques et les chrétiens «réformés». Elle reconnaît que parmi les traits distinctifs de la communauté israélite, il entre des particularités, non pas raciales, mais ethniques. C'est ce qu'elle a depuis longtemps discerné, et toujours elle en a tenu compte.

Nous savons par l'histoire générale que l'Eglise a souvent protégé les juifs contre la violence et l'injustice de leurs persécuteurs et qu'en même temps elle les a relégués dans les ghettos. Un de ses plus grands docteurs, Saint Thomas d'Aquin, a laissé des enseignements qui rendent compte de cette attitude. Il a traité incidemment, mais en termes fort nets du problème juif dans la Somme Théologique, Question 10 de la II a II ae, Art. 9, 10, 11et 12. Voici un résumé de sa doctrine: Il faut se montrer tolérant envers les juifs quant à l'exercice de leur religion ; qu'ils soient à l'abri des contraintes religieuses ; que l'on ne baptise pas leurs enfants par force, sans le consentement des parents. D'autre part, tout en proscrivant tout politique d'oppression envers les juifs, Saint-Thomas n'en recommande pas moins de prendre, à leur égard, des mesures propres à limiter leur action dans la société et à restreindre leur influence. Il serait déraisonnable de leur laisser, dans un Etat chrétien, exercer le gouvernement et réduire par-là à leur autorité les catholiques. D'où il résulte qu'il est légitime de leur interdire l'accès des fonctions publiques ; légitime également de ne les admettre que dans une proportion déterminée dans les Universités (numerus clausus) et dans les professions libérales.

En fait, cette pratique a été très strictement suivie au Moyen Age. Un concile du Latran prescrit à cette fin que les juifs se distinguent des chrétiens par une particularité de leur habillement.

Ernest Renan s'est peut-être montré bon thomiste et fidèle à ses cahiers de Saint-Sulpice lorsqu'il a dit quelque part, que si les juifs avaient connu tant d'épreuves au cours de leur histoire, cela tenait à ce que, dans tous les pays où ils se sont établis, ils ont réclamé le bénéfice du droit commun et quelques privilèges particuliers, de surcroît...

Il nous serait dès à présent possible, à l'aide des données qui précèdent, d'apprécier si le statut des juifs promulgué par l'Etat français, s'oppose ou non - et en quels points il s'opposerait - aux principes catholiques. Mais ce rapprochement et cette appréciation nous seront beaucoup plus aisés lorsque nous saurons quel accueil a été fait par le Saint Siège aux dispositions arrêtées, il y a trois ans environ, par l'Etat fasciste à l'égard des juifs.

C.- DIFFICULTES ENTRE LE SAINT-SIEGE ET L'ITALIE A PROPOS DE LA LEGISLATION FASCISTE SUR LES JUIFS

Non seulement les mesures adoptées par le gouvernement fasciste n'ont été précédées d'aucune négociation ni d'aucune entente entre le Saint-Siège et lui, mais elles ont donné lieu à de graves critiques de la part de l'autorité pontificale. Il importe fort de déterminer avec précision la nature et l'objet de cette divergence.

Comme il est dit au commencement de cette lettre, je ne suis pas encore en possession de textes législatifs italiens. Mais les explications les plus claires m'ont été données au Vatican quant au point capital dont je vais avoir ici à faire état.

La loi fasciste sur les juifs contient des dispositions qui touchent aux règles juridiques de l'union conjugale. Elle prohibe, en de certaines conditions, le mariage entre sujets italiens «aryens» et des personnes de race juive,eussent-elles adhéré à la religion catholique. L'Eglise, elle, considère comme parfaitement valable non seulement les unions entre catholiques et juifs convertis et baptisés, mais aussi les unions, canoniquement célébrées devant un prêtre, entre catholiques et juifs non convertis, pourvu, en ce deuxième cas, qu'il ait été obtenu de l'autorité ecclésiastique une permission appelée «dispense». L'innovation ainsi introduite dans la législation italienne eût motivé, de soi, la désapprobation du pouvoir pontifical. Celui-ci estime,selon une de ses traditions les plus anciennes et les plus fermes, que le mariage est essentiellement un sacrement, par-là même chose de l'ordre spirituel au premier chef et qu'en conséquence c'est d'après la loi religieuse catholique que doit se régler tout ce qui se rapporte à la formation et à la validité du lien matrimonial.

Mais il y avait une autre raison, et plus décisive pratiquement pour que la nouvelle loi fasciste rencontrât un accueil défavorable au Vatican. En statuant comme il l'avait fait sur les mariages entre aryens et non aryens, l'Etat fasciste manquait au Concordat conclu entre le Saint Siège et l'Italie, le 11 février1929. L'article 34 de cette Convention dispose «L'Etat italien, voulant redonner à l'institution du mariage, qui est la base de la famille, une dignité conforme aux traditions catholiques de son peuple, reconnaît au sacrement de mariage, réglé par le droit canonique, les effets civils». C'est-à-dire que le Droit italien attache désormais au mariage célébré devant un prêtre - au sacrement de mariage selon la seule loi religieuse - tous les effets juridiques que le Droit français reconnaît exclusivement depuis la Révolution de 1789,au mariage célébré devant l'officier de l'Etat-civil compétent. L'article 34contient, en outre, les dispositions suivantes, fort dignes de remarque : «...Aussitôt après la célébration du mariage, le curé expliquera aux époux les effets civils du mariage, en donnant la lecture des articles du Code Civil sur les droits et les devoirs des Époux. Il rédigera l'acte du mariage, dont il transmettra dans les cinq jours copie intégrale à la commune, afin qu'il soit transcrit sur les registres de l'Etat Civil. Les causes concernant la nullité du mariage et la dispense du mariage ratifié et, non consommé sont réservées à la compétence des tribunaux et dicastères ecclésiastiques... Quant aux causes de séparation de corps, le Saint-Siège consent à ce qu'elles soient jugées par l'autorité judiciaire civile».

Il est bien clair qu'en adhérant à ce contrat, qui porte la signature de M.Mussolini, l'Etat italien renonçait à la sécularisation du mariage. Il acceptait, quant aux unions célébrées religieusement (les mariages purement civils étant une exception) que les formes et les conditions de validité de l'union, les empêchements, les dispenses, fussent régis par le Droit canonique et que l'autorité ecclésiastique fût juge de ces cas litigieux. En créant dans le statut des juifs des empêchements de mariage que l'Eglise n'admet pas et qui s'appliqueraient à des unions contractées à titre de «sacrement» il revenait sur ses accords contractuels avec le Saint Siège.

Pie XI fit entendre un avertissement assez rude dans l'allocution citée plus haut. «On se demande, dit-il, pourquoi l'Italie a cru devoir, par une malheureuse imitation, suivre l'exemple de l'Allemagne». Ce qui provoqua une vive réplique de M. Mussolini, protestant qu'il était insensé de prétendre que le fascisme ait jamais imité quelqu'un. Puis, l'autorité italienne a interdit aux officiers municipaux d'enregistrer des actes de mariages transmis, selon le Concordat, par des curés qui avaient canoniquement présidé à des unions entre «aryens» et «non aryens». Il y a eu une douzaine de cas par an. Sur quoi le Saint Siège a élevé, auprès du gouvernement italien, par voie de note diplomatique, une protestation en forme. Celle-ci se fondait essentiellement sur la violation du Concordat.

Nous n'avons à redouter aucun différend de ce genre puisque la loi française sur les juifs ne présente aucune disposition comparable à celle qui a été cause des difficultés survenues entre l'autorité pontificale et le gouvernement italien.

D.- QUELLES CONTRADICTIONS PEUT-ON APERCEVOIR ENTRE LA DOCTRINE CATHOLIQUE ET LA LOI FRANÇAISE DU 2 JUIN 1941 PORTANT STATUT DES JUIFS ?

Pour plus de simplicité et de clarté, il convient, je crois, de prendre d'abord cette loi dans son objet même et sa portée pratique, soit dans celles de ses dispositions qui portent interdictions, inhibitions et défenses a l'égard des juifs. A moins qu'ils ne se trouvent dans le cas de pouvoir réclamer le bénéfice des dérogations prévues au texte, les Juifs sont exclus d'un grand nombre de fonctions publiques. D'autre part, l'exercice de certaines professions limitativement énumérées leur est interdit ; et ils ne seront admis dans certaines autres professions que suivant des proportions et limites à déterminer par décret.

En principe, il n'y a rien dans ces mesures qui puisse donner prise a la critique,au point de vue du Saint-Siège. Celui-ci considère qu'en portant de telles règles,un Etat use légitimement de son pouvoir et que la puissance spirituelle n'a pas à s'ingérer, en telle matière, dans la police intérieure des Etats. D'ailleurs, l'Eglise n'a. jamais professé que les mêmes droits devaient être accordes ou reconnus à tous les Citoyens. Elle n'a point cessé d'enseigner la dignité et le respect de la personne humaine. Mais elle n'entend pas ces choses, on peut en être sûr, de la même façon, rigoureusement, que les héritiers spirituels de Rousseau et de Condorcet. Il suffirait, pour en juger, de se rappeler, tout ce qui oppose le dogme du péché originel à ceux que nous ont légués ces philosophes: bonté naturelle de l'homme, progrès indéfini de l'esprit humain, conception individualiste du droit et de l'organisation sociale et politique.

Il reste que la loi du 2 juin 1941 a pour point de départ une définition juridique du Juif où le législateur se réfère expressément à la notion de«race». Encore est-il à noter que si l'on rapproche cette loi du 2 juin de celle du 3 octobre qu'elle a abrogée et remplacée, on constate que le texte nouveau a réduit la place et la part, faite là à l'idée de «race». Si un Juif prouve qu'il a adhéré, avant le 25 juin 1940, à la confession catholique ou à la confession calviniste ou luthérienne, il cesse d'être «regardé comme Juif», pourvu, en outre, qu'il n'ait pas plus de deux grands-parents de race juive. En ce cas, la loi attache donc des effets juridiques à la «conversion». Il demeure qu'un israélite, fût-il dûment converti et baptisé, sera considéré comme juif, s'il est issu d'au moins trois grands-parents de race juive, c'est-à-dire ayant appartenu a la religion judaïque.

Là il faut le reconnaître, il y a contradiction entre la loi française et la doctrine de l'Eglise.

E.- PORTEE PRATIQUE DE CETTE CONTRADICTION. - CONCLUSION.

Je viens de signaler le point unique où la loi du 2 juin 1941 se trouve en opposition avec un principe professé par l'Eglise romaine. Il ne s'ensuit point du tout de cette divergence doctrinale que l'Etat français soit menacé, je ne dis pas d'une contestation comme celle qui a surgi entre le Saint-Siège et le gouvernement fasciste, mais même d'une censure ou d'une désapprobation que le Saint-Siège viendrait à exprimer sous une forme ou sous une autre à propos du statut des Juifs. On relèverait aisément dans l'ensemble de notre législation,comme dans celle de beaucoup d'autres Etats, et par exemple dans notre législation napoléonienne encore en vigueur, bien des dispositions que l'Eglise ne peut approuver. Et la règle qui veut qu'un Juif baptisé ne soit pas toujours considéré comme un catholique pur et simple n'est peut-être pas celle qui heurte le plus gravement la théologie. L'Eglise n'a point cessé d'admettre et de pratiquer une distinction essentielle, pleine de sagesse et de raison: distinction entre la thèse et l'hypothèse, la thèse où le principe est invariablement affirmé et maintenu, l'hypothèse où s'organisent les arrangements de la pratique.

Comme quelqu'un d'autorisé me l'a dit au Vatican, il ne nous sera intenté nulle querelle pour le statut des Juifs. Un double vœu cependant m'a été exprimé par les représentants du Saint-Siège, avec le désir visible qu'ils fussent soumis au Chef de l'Etat français:

1.)Qu'il ne soit ajouté à la loi sur les Juifs aucune disposition touchant au mariage. Là, nous irions au-devant de difficultés d'ordre religieux. On s'est fort ému, au Vatican, de ce que la Roumanie a adopté, sur ce point capital,des règles de droit inspirées ou imitées de la législation fasciste.

2.)Qu'il soit tenu compte, dans l'application de la loi, des préceptes de la justice et de la charité. Mes interlocuteurs m'ont paru viser surtout la liquidation des affaires où des Juifs possèdent des intérêts.

Veuillez m'excuser, Monsieur le Maréchal, de vous avoir si longuement écrit. J'ai obéi au souci de vous mettre en possession de renseignements aussi clairs et aussi complets qu'il me sera possible sur les divers points que vous avez bien voulu m'indiquer. Dès que j'aurai reçu le texte des lois italiennes, je me mettrai en mesure de compléter cette documentation.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Maréchal, l'hommage de mon profond respect et de mon fidèle attachement.

Léon BERARD.
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boulo
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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Ven 20 Jan 2012, 21:40

Document plus que passionnant , cher Oculus . Merci .

_________________
" Faux départ . Enquête sur les EMI/NDE " , par Sonia Barkallah , se trouve dans " Témoignages ... " . Dernière réponse le 31/12/2015 1h33 .
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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Ven 20 Jan 2012, 22:26

Karl a écrit:
Il faudra bien qu'un jour la vérité soit connue sur l'engagement de l'Eglise pendant cette dure et triste époque.
Même le si décrié général Franco a oeuvré pour protéger des juifs par le biais de ses ambassades ds l'Europe occupée (et ce n'était pas sans risque!)
Pourtant, les juifs reprochent tjrs à Pie XII de n'avoir pas explicitement condamné le nazisme. Mit brennender sorge ne leur suffit pas...

Je ne voudrais contrarier personne mais les juifs oublient combien Pie XII a sauvé de juifs même si ce fut souvent "indirectement" ...

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Chrysostome



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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Ven 20 Jan 2012, 22:30

Un jour, ils finiront par reconnaître qu'il a beaucoup fait pour leur peuple Smile
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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Ven 20 Jan 2012, 22:33

Simon1976 a écrit:
Un jour, ils finiront par reconnaître qu'il a beaucoup fait pour leur peuple Smile

Oui, je suis certaine que cela arrivera !!! Very Happy
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Oculus



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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Sam 21 Jan 2012, 21:16

Mais pourquoi tenez-vous tant à attribuer au pape ce qui fût une réaction de la conscience intime de milliers de chrétiens ? l'Esprit Saint a une relation personnelle avec chacun(e) d'entre nous qui ne passe pas (forcément ) par Rome ??
Lorsque la population en majorité réformée du Chambon sur Lignon a hébergé et sauvé des centaines de juifs pendant la guerre , n'est-ce pas évident qu'elle était aussi inspirée
que les catholiques ou que tout autre homme de bonne volonté ?
n'est-il pas évident que Dieu ne fait pas acception des personnes comme le dit St Paul?
je ne comprend pas cette volonté d'apologétique forcenée qui entend plier l'infinie compléxité de la réalité historique en l'intime de chaque conscience ( et on s'en rend bien compte à la lecture de la lettre supra...) à un schéma simplificateur absolument inopérant ...et absurde voulant tout rapporter au pape !
Ou plutôt ,je comprend très bien . L'Ultramontanisme a tellement sur développé et surjoué le charisme du pape que le moindre manquement à ce charisme devient intolérable !
il faut que tout soit Blanc comme neige ! Et bien vous confondez Blancheur et Blanchiement !


laissons être ce que chacun(e) a été ,juste ou Injuste ,à la mesure de ce qui lui a été donné et de ce que chacun a entendu en son for interne et de la mission qui lui était confiée .
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Loup Ecossais



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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Sam 21 Jan 2012, 21:24

En toute impartialité, je récuse la position des juifs quant à leurs attaques contre Pie XII. Ce pape, a sauvé de nombreux juifs. A cette époque, il n'avait pas les mains libres. Il était soumis au même diktat que les autres nations...
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Oculus



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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Dim 22 Jan 2012, 13:53

Mais , il n'y a pas de position des"Juifs" en général !
il y en a autant que de juifs particuliers, tout comme vous et moi !
Il ya des juifs totalement persuadés que le vatican a fait tout ce qu'il a pu et d'autres que
c'est le paroxysme de l'hypocrisie et de la lacheté, c'est tout .

mais ce qu'il y a de Sûr , c'était les lunettes à travers lesquelles la situation aurait été analysée par certains interlocuteurs de bérard dans l'administration vaticane : elle serait résumée dans les points 1 et 2 du dernier paragraphe de la lettre de léon Bérard à Pétain :

1) Ne pas toucher aux Sacrements et au droit canonique les concernant , en particulier baptême et mariage : Le Droit du Salut des Personnes est plus important que le Droit des personnes elle-mêmes . C'est la traduction juridique de la position millénaire de l'Eglise concernant le pouvoir des clés et de Lier et délier .
Et malheureusement , il en découle souvent que le droit pénal des personnes baptisées ( qui peut remettre en cause leur salut sans confession),
est de fait plus important que le droit des personnes non baptisées ( qui de toutes façons ne sont pas sauvées )
2) Spolier les juifs non baptisés ou mariés avec des chrétiens avec" Charité et Justice " en attendant de les mettre dans des wagons à bestiaux avec délicatesse et sans scandale , puisqu'on ne savait généralement pas encore où on les amenait en août 1941 ...

il est extrêmement difficile de savoir qui savait quoi à tel moment donné , et il ne faut donc pas céder au présentisme avec intransigeance rétrospective pas plus que de condamner plus le vatican que les alliés qui ne firent pas grand chose non plus pour sauver les juifs.

Mais on peut rappeler que quand il s'est agi de protester contre l'opération T4 d'Euthanasie
active des handicapés mentaux dans les chambres à gaz , il y a eu des évêques allemands
dont le Bienheureux August Von Galen de Münster http://fr.wikipedia.org/wiki/Clemens_August_von_Galen qui n'ont pas hésité à dénoncer en chaire et prophétiquement ce massacre des innocents au risque de leur propre vie et de celle de leur clergé ( dont plus de 30 moururent d'ailleurs en camp par représailles )
Mais que l'opération fût stoppée net par Hitler et que Mgr Von Galen fût considéré comme un Saint par Pie XII lui même ...

On peut rappeler aussi qu'après la fin de la guerre et la libération des camps , des pogroms anti-juifs eurent lieu en Pologne sur les ...survivants après 1945 , http://fr.wikipedia.org/wiki/Pogrom_de_Kielce et qu'à cette occasion de grandes voix réclamèrent à Pie XII une condamnation ferme et définitive de la Shoah et de l'antisémitisme en tant que tel ....qui ne vint jamais alors que plus aucune menace n'existait pour garder le silence ...

Enfin , on peut et doit rappeler que face aux atrocités commises par une nation nationale-catholique en Croatie sur des chrétiens orthodoxes et qui fit 700 000 victimes au moins,
http://books.google.fr/books?id=QwBnceJfwgUC&pg=PA9&lpg=PA9&dq=marco+aurelio+rivelli&source=bl&ots=i7JHlZnfUH&sig=BDkdB3MJzbUIXvRYHCfDSw8qecw&hl=fr&sa=X&ei=sAwcT87kBKX-4QST4eDuDQ&sqi=2&ved=0CFwQ6AEwBg#v=onepage&q=marco%20aurelio%20rivelli&f=false
il n'y eut non seulement pas de réaction capable d'arreter ce massacre de la part de Rome qui n'ignorait rien , mais qu'en plus une grande partie des bourreaux fût exfiltrée par les réseaux du vatican en amérique latine dans les années qui suivirent .

Tout cela fait qu'on peut demeurer sceptique sur l'apologétique extravagante des uns comme sur la condamnation malveillante des autres et penser que l'histoire est non seulement définitivement tragique mais qu'elle demeure toujours et pour l'essentiel secrète et cachée ,
écrite par les préjugés et les manipulations , et toujours à prendre avec recul, les victimes étant de moins en moins là pour témoigner .
Il y a simultanément l'ignoble et le sublime qui suivent leurs propres voies comme l'ivraie et le bon grain , dont on sait bien qu'il ne nous revient pas de les trier.
face à cela , dire qu'une position , fût-elle romaine, est toute blanche est tout simplement grotesque!
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boulo
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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Dim 22 Jan 2012, 16:50

Un immense merci pour votre impressionnante documentation , cher Oculus .

J'y joins , en seconde main , le témoignage de feu un humble soldat italien ayant opéré en Yougoslavie ( il a d'ailleurs épousé une slovène ) et que la politique laissait très sceptique : " Lé papé , Frantzwa , il a béni mon fousil . " .
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Oculus



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MessageSujet: Re: France : « Les évêques contre les rafles »   Sam 18 Fév 2012, 16:58

La grande voix dont je parlais , c'est celle de Maritain , trouvée sur le site
debriefing.org :

Citation :
Jacques Maritain et Pie XII. Quelques précisions d'ordre documentaire, par Bruno Charmet

13/01/2012


Maritain demande à Pie XII un témoignage de compassion pour les Juifs et une condamnation solennelle de l'antisémitisme (1)

Le numéro de Sens consacré à « Jacques Maritain et Charles Journet contre l'antisémitisme » (1999, n° 10) était particulièrement centré sur le 3e tome de la grande correspondance Maritain-Journet (1940-1949) (2). En annexe de la correspondance proprement dite, des pièces importantes, inédites pour la plupart, sont livrées au public. Parmi celles-ci, il en est une, particulièrement précieuse pour notre propos, qui a été commentée par Menahem R. Macina (3).

Il s'agit de la longue lettre de Jacques Maritain du 12 juillet 1946,rédigée sous forme de supplique, adressée à Mgr Montini, alors Substitut à laSecrétairerie d'Etat, demandant à Pie XII un document solennel « témoignantde sa compassion pour le peuple d'Israël (et) renouvelant lescondamnations portées par l'Eglise contre l'antisémitisme » (4). Il est à noter que cette lettre avait été intégralement publiée pour lapremière fois par les Cahiers Jacques Maritain en octobre 1991 (n° 23). Compte-tenu de l'importance d'une telle lettre, il nous a paru utile de la reproduire ici.

Notons toutefois qu'à côté d'arguments très forts et en avance sur leur temps, la rédaction de cette lettre est aussi marquée par son époque et peut, par certains aspects, choquer.



Texte de la lettre de J. Maritain à Mgr Montini



Rome, le 12 juillet 1946



Monseigneur,



C'est avec la pleine confiance et liberté de l'amitié, et non comme Ambassadeur, que je me permets d'écrire à Votre Excellence, pour Lui parler d'une supplique que mon cœur de catholique se sent intérieurement pressé de déposer aux pieds du Saint-Père, avec mes sentiments de filiale et profonde dévotion.

Voilà bien des années que je suis frappé du caractère exceptionnellement grave, et en quelque sorte surnaturel, de la haine dont Israël est l'objet de la part de l'antisémitisme auquel Hitler et Rosenberg ont donné sa force la plus sauvage. Pendant cette guerre, six millions de Juifs ont été liquidés, des milliers d'enfants juifs ont été massacrés, des milliers d'autres arrachés de leur famille et dépouillés de leur identité, orphelins sans nom ni foyer, le nazisme a proclamé la nécessité d'exterminer les Juifs de la face de la terre (c'est le seul peuple qu'il ait voulu ainsi exterminer comme peuple), une fureur inouïe d'humiliation et de cruauté s'est abattue sur le peuple d'Israël, comme s'il était, malgré lui, jeté sur la voie du Calvaire et configuré aux souffrances de son Messie. Il n'y a pas là seulement un crime contre la justice et le droit naturel parmi tant d'autres crimes qui ont ravagé et avili l'humanité, mais aussi une tragédie mystérieuse qui touche à ces desseins divins devant lesquels saint Paul pliait le genou, et dans laquelle la haine contre le Christ, enveloppant à la fois les chrétiens et l'olivier parmi les branches duquel les gentils ont été entés, s'est déployée d'abord contre le peuple qui a donné au monde Moïse et les prophètes et dont le Christ est sorti selon la chair.

L'inlassable charité avec laquelle le Saint-Père s'est efforcé par tous les moyens de sauver et protéger les persécutés, les condamnations qu'il a portées contre le racisme, lui ont attiré la juste gratitude des Juifs et de tous ceux dans lesquels vit encore la caritas humani generis. L'admirable dévouement de tant de prêtres, de religieux et de laïques catholiques qui ont tout bravé pour cacher et abriter les victimes des lois iniques, a rendu témoignage de leur intime communion avec Lui, et des sentiments qui animent le cœur chrétien. Cependant, et j'ai bien pu m'en rendre compte partout où j'ai passé, ce dont Juifs et Chrétiens ont aussi et par-dessus tout besoin, c'est qu'une voix, la voix paternelle, la Voix par excellence, celle du Vicaire de Jésus-Christ, dise au monde la Vérité et lui apporte la lumière sur cette tragédie. Il y a eu à ce sujet, permettez-moi de vous le dire, une grande souffrance par le monde. C'est, je ne l'ignore pas, pour des raisons d'une sagesse et d'une bonté supérieures, et afin de ne pas risquer d'exaspérer encore la persécution, et de ne pas provoquer des obstacles insurmontables à l'action de sauvetage qu'Il poursuivait, que le Saint-Père s'est abstenu de parler directement des Juifs et d'appeler directement et solennellement l'attention de l'univers sur le drame d'iniquité qui se déroulait à leur sujet. Mais maintenant que le nazisme a été vaincu, et que les circonstances ont changé, n'est-il pas permis, et c'est là l'objet de cette lettre, de transmettre à Sa Sainteté l'appel de tant d'âmes angoissées, et de La supplier de faire entendre sa parole ?

Il me semble, que Votre Excellence ne voie aucune présomption dans ce que je Lui écris ainsi en toute humilité, il me semble que le moment pour une telle déclaration souveraine de la pensée de l'Église serait particulièrement opportun. D'une part la conscience d'Israël est profondément troublée, beaucoup de Juifs sentent intérieurement l'attrait de la grâce du Christ, et la parole du Pape éveillerait sûrement en eux des échos d'une exceptionnelle importance. D'autre part la psychose antisémite ne s'est pas évanouie, au contraire on voit partout en Amérique comme en Europe, l'antisémitisme se répandre dans bien des couches de la population, comme si les poisons issus du racisme nazi continuaient de faire leur œuvre de destruction dans les âmes, conduisant encore çà et là, en Europe centrale notamment, aux pires violences. Sur un plan qui n'est pas celui de l'Église mais de ce malheureux monde, les difficultés d'ordre politique concernant la « question d'Israël » que la persécution hitlérienne a laissées comme une séquelle aux nations risquent de favoriser ce processus de désintégration psychologique et de déviation morale, et apparaissent comme rendant plus urgente, dans le domaine tout différent de la conscience religieuse et de la vérité surnaturelle, une œuvre d'illumination des esprits. Enfin quand je me rappelle la part que beaucoup de catholiques ont eue dans le développement de l'antisémitisme, soit dans le passé, soit récemment en France et en Europe au temps de l'occupation allemande, soit maintenant encore, en Argentine par exemple, je ne puis m'empêcher de penser qu'une proclamation de la vraie pensée de l'Église serait, en même temps qu'une œuvre d'illumination frappant une erreur néfaste et cruelle, une œuvre de justice et de réparation.

C'est pour toutes ces raisons que, comme catholique et comme fils humblement dévoué de Sa Sainteté, et comme philosophe chrétien, j'ai pris la liberté d'écrire cette lettre à Votre Excellence. Il me semble que si le Saint-Père daignait porter directement sur la tragédie dont j'ai parlé ici les lumières de Son esprit et la force de Sa parole, témoigner de Sa compassion pour le peuple d'Israël, renouveler les condamnations portées par l'Église contre l'antisémitisme, et rappeler au monde la doctrine de saint Paul et les enseignements de la foi sur le mystère d'Israël, un tel acte aurait une importance extraordinaire, et pour préserver les âmes et la conscience chrétienne d'un péril spirituel toujours menaçant, et pour toucher le cœur de beaucoup d'Israélites, et préparer dans les profondeurs de l'histoire cette grande réconciliation que l'Apôtre a annoncée et à laquelle l'Église n'a jamais cessé d'aspirer.

Veuillez agréer, Monseigneur, l'expression de ma haute considération et de mes sentiments personnels de reconnaissante et dévouée amitié (5).



Pie XII refuse de déférer à la demande de Maritain, alléguant qu'il a déjà fait cette démarche dans une récente allocution


Jacques Maritain était à l'époque ambassadeur de France près le Saint-Siège. Il est très important et symptomatique de bien noter la réponse que lui fit parvenir Pie XII et qui n'a pas été suffisamment explicitée dans ce numéro de Sens. En fait, Maritain n'obtiendra pas davantage du Pape, qui lui répondra néanmoins avoir « déjà parlé en recevant une délégation juive » (6). Il est en fait capital pour nous de bien entendre, avec toutes les insuffisances que nous pourrons noter, ce que Pie XII avait en tête lorsqu'il affirmait avoir déjà parlé en recevant une délégation juive.

Restituons bien le contexte. Jacques Maritain envoie donc une lettre au Substitut, Mgr Montini, le 12 juillet 1946. Quatre jours plus tard, Maritain, en sa qualité d'ambassadeur, est reçu par Pie XII (audience du 16 juillet). Et c'est à cette occasion que le Pape lui dit avoir déjà parlé en recevant une délégation juive. C'est Philippe Chenaux qui fournit les précisions nécessaires dans son livre Paul VI et Maritain. Les rapports du“montinianisme et du maritanisme (7). A quelle date remonte exactement cette rencontre et quelle était la nature de cette délégation juive ? C'est le jeudi « 29 novembre 1945 que le Saint-Père recevait en audience spéciale un groupe de 70 personnes représentant des réfugiés juifs provenant des camps de concentration allemands, qui avaient sollicité“le très grand honneur de remercier personnellement le Saint-Père pour la générosité qu'il leur avait témoignée, lorsqu'ils furent persécutés durant la terrible période du nazi-fascisme »

Il est intéressant de republier également la réponse de Pie XII, car ce texte a été, à notre connaissance, très peu reproduit, et n'est que mentionné par quelques publications (9).Voici donc le texte, donné en français par La Documentation Catholique plus de deux ans après l'événement, qui se trouve inséré au sein d'un dossier intitulé « La question d'Israël devant le monde ». Notons que ce discours avait été publié dès le lendemain de sa prononciation, dans L'Osservatore Romano (10).



Texte de l'allocution de Pie XII à une délégation de Juifs venus le remercier



Réponse du Pape Pie XII à une délégation de Juifs le remerciant personnellement pour la générosité qu'il leur avait témoignée, lorsqu'ils furent persécutés durant la terrible période du nazi-fascisme.

Votre présence, Messieurs, Nous semble un éloquent reflet des transformations psychologiques et des orientations nouvelles que le conflit mondial a, sous différents aspects, fait mûrir dans le monde.

Les abîmes de la discorde, de la haine et de la folie de la persécution, qui, sous l'influence de doctrines erronées et intolérantes, en opposition avec l'esprit noblement humain et vraiment chrétien, ont englouti d'innombrables victimes innocentes, même parmi celles qui n'avaient eu aucune part active aux événements de la guerre.

Le Siège apostolique reste fidèle aux principes éternels qui rayonnent de la loi, écrite par Dieu au cœur de chaque homme, qui resplendissent dans la révélation divine du Sinaï et qui ont trouvé leur perfection dans le Sermon de la Montagne et n'a jamais, fût-ce aux moments les plus critiques, laissé le moindre doute que ses maximes et son action extérieure n'admettaient ni ne peuvent admettre aucune des conceptions qui dans l'histoire de la civilisation seront rangées parmi les égarements les plus déplorables et les plus déshonorants de la pensée et du sentiment humain.

Votre présence ici veut être un témoignage intime de gratitude de la part d'hommes et de femmes qui, en des temps angoissants pour eux et souvent même sous la menace d'un péril de mort imminent, ont expérimenté comment l'Eglise catholique et ses vrais disciples savent dans l'exercice de la charité s'élever au-dessus de toutes les limites étroites et arbitraires créées par l'égoïsme humain et par les passions raciales.

Sans doute, en un monde qui peu à peu seulement et en luttant contre de nombreux obstacles doit aborder et résoudre les multiples problèmes qui sont le douloureux héritage de la guerre, l'Église, consciente de sa mission religieuse, ne peut que maintenir une sage réserve en présence des différentes questions, en tant qu'elles sont de caractère purement politique et territorial. Toutefois, cela n'empêche pas que, en proclamant les grands principes d'une vraie humanité et fraternité, elle établisse les bases et les présupposés sûrs pour la solution de ces mêmes problèmes selon la justice et l'équité.

Vous avez éprouvé dans vos propres personnes les dommages et les morsures de la haine ; mais au milieu de vos angoisses, vous avez également senti les bienfaits et les délicatesses de l'amour, de cet amour qui ne se nourrit point de motifs terrestres, mais d'une foi profonde dans le Père céleste, dont le soleil resplendit sur tous les hommes, quelles que soient leur langue et leur race, et dont la grâce est ouverte à tous ceux qui cherchent le Seigneur en esprit et en vérité.

Sur vous, qui avez voulu Nous manifester si ouvertement votre reconnaissance, Nous invoquons les lumières et la protection du Très-Haut, puisqu'il est le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, source suprême de salut et de réconfort, non moins pour les individus que pour les peuples et les nations (11).



Un tragique décalage



Ce texte mérite quelques commentaires. Tout d'abord, il faut avoir en mémoire que Pie XII estime que ce discours constitue la réponse à la supplique de Jacques Maritain. Nous laissons avant tout au lecteur le soin d'apprécier la profondeur du décalage tragique, textes à l'appui, entre la demande du philosophe et la réponse pontificale. Toutefois, il est impossible de ne pas remarquer que pas une seule fois les mots juif ou Israël, antisémitisme ou nazisme, n'apparaissent dans ce texte. Il y a là certainement une piste à creuser, parmi bien d'autres, que nous ne faisons qu'indiquer. En outre, la lecture d'un tel texte donne l'impression que le Souverain Pontife réagit en quelque sorte comme un simple chrétien qui applique l'Evangile en faisant le bien à sa portée dans des circonstances dramatiques, et non comme Chef d'Etat et Pasteur universel dont la responsabilité et la portée sont de tout autre nature.

Mais focaliser toute sa réflexion et ses recherches sur l'unique personne de Pie XII ne permet pas de comprendre, de saisir en profondeur et dans sa globalité, l'attitude de l'Église catholique pendant cette terrible période : « Parler de l'antisémitisme de Pie XII n'a guère de sens : il n'était ni plus ni moins antisémite que n'importe quel ecclésiastique moyen de l'époque. Plus que les personnes, ce qui est en cause, c'est un système : la politique séculaire du Saint-Siège, héritier d'une façon de traiter avec les pouvoirs qui inhibe la parole quand il faudrait dire non et ferme la bouche quand il faudrait parler » (12). « Les Chrétiens, les prêtres, les évêques, donc le pape de ce temps-là, appartenaient à une génération qui, pas plus que les précédentes, n'avait reçu une formation religieuse capable de dépasser les préjugés antijudaïques les plus mortifères » (13).



Ces précisions d'ordre documentaire n'ont d'autre but que de livrer au lecteur de Sens des pièces difficiles à trouver et qui parlent d'elles-mêmes, plus de cinquante ans après. Le lecteur en appréciera la signification et la portée historique.



Bruno Charmet



----------------------------


1. Titres ajoutés par mes soins

2. Editions Saint-Augustin - Parole et Silence, Diffusion Editions du Cerf, Paris, 1998.

3. Cf. M.R. Macina, "Maritain - Pie XII, à propos du silence pascal de l'après-guerre", Sens, 1999 n°10, pp. 429-431

4. Journet-Maritain. Correspondance.Volume III, 1940-1949, op. cit., p. 920

5. Journet-Maritain. Correspondance. Volume III, 1940-1949, op.cit., pp. 917-920.

6. Cf. Sens, 1999, n°10, p. 430.

7. Istituto Paolo VI, Edizioni Studium, Roma, 1994, pp. 44-45.

8. La Documentation Catholique,n°1025, 12 septembre 1948, col. l183.

9. Cf. Déclaration de la Commission du Saint-Siège pour les relations religieuses avec le Judaïsme, Nous nous souvenons : Réflexion sur la Shoah (16 mars 1998), note 16 [Sens, 1998, n° 8/9, p. 365] ; John Cornwell, Le Pape et Hitler. L'histoire secrète de Pie XII, Ed. Albin Michel, 1999, p. 396.

10. Vendredi 30 novembre 1945.

11. La Documentation Catholique, n° 1025, 12 septembre 1948, col.1183-1184.

12. Jean-Claude Eslin, Le Nouvel Observateur, 16-22 septembre 1999.

13. Pierre Pierrard, Sens, 1999 n° 12, p. 570.
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